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Mercredi 21 juin 2006

L’Afrique du coton à Cancún : retour sur la genèse d’une négociation

 

Denis Pesche (Sociologue) et Kako Nubukpo (Economiste) - CIRAD (1)

 

Cet article reprend et actualise des éléments publiés initialement dans le n°95 de la revue Politique Africaine (octobre 2004). Il a été publié dans "le LIvre Blanc sur le coton", ENDA Diapol, Dakar, 2005.

Fin avril 2003, le Bénin, le Burkina Faso, le Mali et le Tchad déposaient une proposition de négociation à l’OMC intitulée « Réduction de la pauvreté : initiative sectorielle sur le coton ». En septembre 2003, lors de la conférence ministérielle de l’OMC à Cancún, l’Afrique défrayait la chronique sur le dossier coton. Portes drapeaux de l’Afrique de l’Ouest et du Centre (AOC), les quatre pays soumissionnaires illustrent de manière emblématique les contradictions liées aux conditions actuelles de la production de coton dans le monde et, au-delà, les conditions de l’insertion internationale des pays africains dans un monde libéralisé. La production mondiale de coton tourne autour de 20 millions de tonnes de coton fibre. Les grands pays producteurs sont la Chine, les Etats-Unis (EU), l’Inde, le Pakistan et, dans une moindre mesure l’Ouzbékistan et la Turquie. La production et la consommation industrielle se concentrent en Asie. L’Union européenne et les pays du Sud-Est asiatique non producteurs sont les importateurs traditionnels rejoint depuis peu par les grands pays producteurs d’Asie dont la consommation augmente plus vite que la production (Chine, Inde et Pakistan). Les principaux pays exportateurs de coton fibre sont les EU, largement en tête avec près de 40% du marché, suivis par l’Afrique francophone (environ 15%), l’Ouzbékistan (13%) et l’Australie (10%).

 

Les données générales du problème en font une situation très polarisée. D’un côté, avec une production de près de un million de tonnes (17% du marché mondial en 2002, contre 4% en 1980), le coton contribue pour 30 à 40% des recettes d’exportations de ces quatre pays. Il fait vivre environ 10 millions de personnes et peut être considéré comme une des rares success story africaine. D’un autre côté, les deux grandes puissances économiques perturbent le marché mondial en subventionnant leurs producteurs de coton. Les EU représentent 40% du commerce mondial de coton et distribuent 68% des subventions pour seulement 25 000 producteurs[1]. L’Union Européenne, même si elle n’exporte pas de coton, représente 18% des subventions mondiales accordées au coton pour seulement 2,5% de la production. D’autres pays subventionnent aussi la production de coton (Chine, Turquie) mais selon des modalités moins bien connues et qui, a priori, ne perturbent pas le marché mondial.

 

La déprime des cours du coton en 2001  est, selon les analystes, largement imputable à la politique de subvention américaine aux producteurs de coton. La disproportion des chiffres et l’iniquité flagrante mise en évidence par leur comparaison ont permis au dossier africain de bénéficier aisément d’une très large sympathie et de nombreux soutiens lors de la conférence de Cancún. Le facteur de blocage principal a été le refus des pays en développement de débattre des « questions de Singapour » concernant la concurrence, les investissements, la facilitation des échanges et  la transparence des marchés publics. Ces questions ont été un point de blocage central entre l’UE et les pays en développement. Mais ce sont les désaccords sur le dossier agricole en général et sur le coton en particulier qui cristalliseront les énergies pendant la conférence. Pour la première fois, une négociation commerciale internationale achoppait sur une revendication africaine reconnue comme légitime par la plupart des autres pays.

Comment en est-on arrivé à cette situation sans précédent ? Avec ce dossier coton, l’Afrique marque-t-elle une nouvelle étape dans la construction de nouvelles capacités à même de peser dans les négociations internationales ? Quels sont les jeux d’acteurs qui ont rythmé le processus de préparation de la conférence de Cancún ? Quelles est le point de départ de ce processus ? Les Africains ne se sont-ils pas laissés entraîner dans une croisade libérale contre les subventions agricoles ? Et maintenant, deux ans après Cancún, quelles perspectives concrètes pour les pays africains et pour leurs producteurs de coton ? Quelles leçons tirer en termes d’analyse des jeux d’acteurs dans les négociations internationales ?

Dans un premier temps, l’article examinera succinctement la pertinence relative de la thèse de l’instrumentalisation pour analyser ce qui s’est passé a priori à Cancún. Ensuite, un examen de la genèse de la conférence et de la construction du dossier coton permettra d’analyser plus finement les jeux d’acteurs et montrera les enchaînements d’évènements qui ont conduit le dossier coton, initialement ouvert par des représentants de producteurs, sur la scène des négociations commerciales avec l’entrée en lice d’ONG internationales, de firmes cotonnières et de pays agro-exportateurs libéraux. Enfin, quelques enseignements seront tirés sur la manière d’analyser les processus de construction d’alliances et de jeux multi acteurs.

 

Le coton, un dossier en trompe l’œil ?

Pour analyser ce qui s’est passé, il faut considérer que derrière l’apparente force de la position africaine se dissimulent des logiques d’instrumentalisation croisées qui visaient, derrière l’Afrique et le coton, d’autres buts.

 A certains égards, le dossier coton peut apparaître comme le « cheval de Troie » de combats plus larges ou d’une autre nature. D’un côté, plusieurs pays connus pour leurs positions libérales ont rapidement soutenu les africains dans leurs positions, en particulier celle d’une suppression des subventions agricoles (c’est le cas par exemple du Canada, de l’Australie et de l’Argentine, connus comme des membres actifs du « Groupe de Cairns »). C’est d’ailleurs cette menace qui semble pouvoir expliquer certaines des réticences de l’UE à s’engager fermement dans un soutien du dossier coton à Cancún, craignant des critiques trop virulentes sur le processus de réforme de la Politique agricole commune (PAC). D’un autre côté, des organisations de la société civile vont s’emparer du dossier coton, en y voyant un cas d’école idéal pour mettre en relief les incohérences entre politiques commerciales et politiques de coopération au développement de l’UE et des EU. Le coton est aussi, pour plusieurs ONG, un support de communication idéal pour questionner la légitimité des instances internationales en charge de la régulation du commerce et du développement économique.

 Pour les Etats africains, le dossier coton aura été une bonne occasion de redorer leur blason. Les gouvernements d’AOC et leurs représentants sont apparus sur la scène internationale comme les hérauts de la lutte contre la pauvreté et du soutien à leurs populations alors que les exemples ne manquent quant à leurs défaillances dans le développement économique et social de leur pays.

 L’analyse de la genèse du dossier coton illustre l’informalisation croissante de la société africaine qui voit des organisations de producteurs, des ONG, des sociétés cotonnières se coaliser, pour faire entendre des revendications, légitimes, mais qui sont de nature à affaiblir de l’intérieur la crédibilité de l’Etat en Afrique. La stigmatisation d’un ennemi extérieur et la détermination d’un objectif simple (les subventions américaines) permettent aux Etats de faire l’économie d’une analyse de leurs propres responsabilités dans les difficultés que peuvent rencontrer les filières cotonnières en Afrique. Finalement, en s’emparant, tardivement, d’un combat initialement porté par les organisations de producteurs de coton, les Etats africains montrent leur capacité à trouver une place dans un contexte général de privatisation. Mais ils témoignent aussi de leurs difficultés à être proactif et à proposer leur propre agenda et vision du développement.

 Même s’il est sans doute trop schématique d’invoquer une thèse de l’instrumentalisation de l’Afrique à Cancún, on ne peut que reconnaître que les Etats africains, fragilisés par vingt cinq années d’ajustement structurel, se trouvent en position de faiblesse vis-à-vis des grandes puissances dans les négociations du commerce international mais aussi envers les Etats émergents (regroupés au sein du G21[3] à Cancún) dont la base productive et la capacité de réaction vis-à-vis des signaux du marché mondial sont sans commune mesure avec les maigres atouts des économies africaines, en tout cas à court terme.

Ainsi, pris dans l’étau de puissances commerciales à la recherche de l’accroissement de leurs parts de marché mondial et de gouvernants  en quête de légitimité, les producteurs africains de coton paraissent à première vue, avoir joué à Cancún une partition dont ils ne maîtrisaient pas forcément les notes.

Cependant, il convient de relativiser dans les faits la thèse de l’instrumentalisation des producteurs africains de coton et de se méfier des apparences. En effet, un examen approfondi du processus menant à Cancún montre la complexité des jeux entre acteurs et permet d’appréhender sous un jour nouveau l’évolution des rapports entre d’une part, Etats et sociétés civiles en Afrique[4] et, d’autre part, les pays du Sud et ceux du Nord. Ainsi, accorder une importance déterminante aux jeux d’instrumentalisation dans l’analyse peut conduire à occulter le renforcement des acteurs africains engagés dans le processus qui a contribué à l’échec de la conférence de Cancún et les logiques d’apprentissage permises par la confrontation entre acteurs différents.


La lente genèse du « dossier coton »

Les producteurs africains de coton ont été les premiers en novembre 2001 à investir l’espace international par une déclaration dénonçant l’effet négatif des subventions américaines et européennes sur  les cours du coton.  Sous la houlette de l’Union nationale des producteurs de coton du Burkina Faso (UNPCB), trois autres organisations de producteurs (Bénin, Mali puis Cameroun et Madagascar début 2002) engagent leur nom sur la scène internationale et interpellent leurs gouvernements respectifs. Cette déclaration insiste sur les contradictions entre les politiques commerciales et les politiques de développement : « Au moment où il est question de lutter contre la pauvreté, les producteurs de coton de l'Afrique de l'Ouest ont tout de suite compris que ce n’est qu’au prix de leurs efforts qu’ils peuvent venir à bout de cette pauvreté. Ils se sont mis à la tâche, et au moment où ils obtiennent un nouveau record de production, voilà que subitement les cours du coton s’effondrent. Nous en arrivons à nous interroger sur la volonté réelle des pays riches à faire reculer la pauvreté dans les pays pauvres »[5].

 A peu près au même moment, en février 2002, un travail réalisé en 2001 par deux ONG[6] sur la durabilité des filières coton en Afrique permet de réunir des représentants de producteurs de coton à Dakar. Lors de cette rencontre, des contacts sont noués entre les organisations de producteurs (OP) et les ONG : leur objectif est alors d’être plus présent dans les réunions internationales sur le coton pour faire connaître les positions des producteurs. Les OP et les ONG se font inviter à une réunion organisée à Lomé par la Banque ouest africaine de développement (BOAD) sur l’avenir de la filière coton mais les représentants de producteurs ne sont qu’au nombre de 3 pour 180 participants.

 Une première remarque s’impose sur les mécanismes de représentation des producteurs  africains, à travers la médiation de leurs organisations. Schématiquement, on peut identifier au sein du mouvement paysan ouest africain des tensions entre, d’une part, une logique verticale, mettant en avant la défense d’intérêts spécifiques, souvent structurés autour d’un produit et selon une logique économique (ou logique de filières), et, d’autre part, une logique horizontale, transversale, visant à défendre et promouvoir un modèle d’agriculture basé sur l’exploitation familiale (vision défendue par le ROPPA[7]). Ces deux logiques sont inhérentes à la construction de la plupart des organisations de producteurs et le mot « tension » est à entendre dans le sens d’une dynamique de construction et non d’opposition binaire entre des logiques qui seraient incarnées par des organisations ou des individus bien identifiés.

La Conférence des ministres de l’Agriculture d’Afrique de l’Ouest et du centre (CMA/AOC) organise une réunion en juin 2002 à Abidjan : le « dossier » coton commence à prendre forme, avec une implication combinée des représentants de producteurs épaulés par des ONG. A l’époque, les protestations des producteurs africains ne sont pas prises au sérieux au niveau international et les gouvernements africains sont divisés sur l’attitude à avoir vis-à-vis des pays riches : attaquer les EUet l’UE à l’OMC via une plainte à l’ORD (Organe de règlement des différents), au risque de représailles, ou chercher à négocier directement. C’est finalement cette deuxième option qui sera retenue avec, fin juin 2002 à Abidjan, un mandat confié à la CMA/AOC pour analyser l’impact des subventions sur les filières cotonnières et négocier avec les EU et l’UE. A la suite de la réunion d’Abidjan, l’Association cotonnière africaine (ACA) voit le jour et regroupe les principales sociétés cotonnières de la sous région. La formulation d’un objectif clair sur le plan international (supprimer les subventions liées au coton) facilite des alliances inédites entre les sociétés cotonnières et certains représentants des producteurs ouest africains membres de plates-formes nationales affiliées au Roppa.
 

Le processus s’accélère en septembre 2002 avec la plainte déposée par le Brésil contre les EU sur les subventions cotonnières et la sortie d’un rapport accablant préparé par OXFAM International[8]. En plus de la CMA/AOC, l’Uemoa (Union économique et monétaire ouest-africaine) et la Cedeao (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) se mobilisent pour réaliser des études similaires qui détaillent l’impact des subventions sur la production cotonnière africaine. Le Burkinabé Ablasse Ouedraogo, qui a terminé son mandat de directeur général adjoint de l’OMC en novembre 2002, propose ses services à l’Uemoa sur ce dossier. Un bureau genevois, IDEAS, présidé par Arthur Dunkel (ancien directeur général du GATT [Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce]), apporte son expertise auprès des négociateurs africains à Genève : celle-ci conduit à la soumission par les quatre pays africains de « l’Initiative coton » à l’OMC, qui est engagée le 30 avril 2003 avec le soutien de la Cedeao dans un premier temps, puis, plus tardivement, de l’Uemoa. Un autre bureau genevois, l’ICTSD (International centre for trade and sustainable development), jouera aussi un rôle clé dans le soutien à ce processus, confirmant l’influence croissante du monde non gouvernemental dans les négociations commerciales internationales.

 

L’engagement tardif des gouvernements africains peut être analysé comme le résultat d’une pression croissante et médiatisée des producteurs de coton, accompagnés par les ONG, qui ont su utiliser les scènes sous-régionales africaines pour amplifier leurs messages. Représentants de producteurs et ONG[9] parviennent à tisser un réseau de soutiens associant une expertise diversifiée, articulée à des bureaux genevois spécialisés dans l’accompagnement des pays en développement dans les négociations commerciales (le « groupe de Genève ») : le lien est fait avec les négociateurs africains auprès du siège de l’OMC. En dépit d’une certaine volonté des représentants africains auprès de l’OMC, on soulignera la fragilité du dispositif puisque seuls deux des quatre pays disposent d’un ambassadeur permanent à Genève (le Bénin, qui assurera la coordination des quatre pays) et le Mali, le Burkina Faso mobilisant son ambassadeur permanent à Bruxelles sur ce dossier. Par ailleurs, la nécessité pour ces ambassadeurs de retourner vers leur capitale pour disposer de décisions politiques complexifiera d’autant le travail tout en limitant les capacités de réaction.

 

Pourtant, l’unité africaine derrière le dossier coton cache mal des rivalités qui vont croître à l’approche de la conférence. En juin 2003, la restitution de l’étude UEMOA est l’occasion de tensions fortes entre experts sur l’attitude à adopter deux mois avant Cancún. L’enjeu est le contrôle de l’expertise auprès des négociateurs africains sur le dossier coton. Ces rivalités se nourrissent aussi de clivages sensibles, notamment autour d’un éventail de positions allant d’options libérales ou au contraire alter mondialiste en passant par des attitudes plus pragmatiques. Une dernière réunion de préparation est organisée à Saly (Sénégal) entre les différents acteurs africains en vue de bâtir une stratégie cohérente de défense du dossier coton à Cancún. Une autre tension est perceptible entre la Cedeao et l’Uemoa : la multiplicité des arènes sous-régionales et leur rivalité a sans doute facilité l’ouverture d’espaces pour les producteurs et les ONG, qui ont su utiliser les organisations régionales pour accroître la pression sur leurs Etats et consolider leurs positions.

 

Malgré ces fissures liées à la montée des tensions quelques mois avant le rendez-vous de l’OMC, l’Afrique et le coton sont au centre de la conférence de Cancún. Juste avant la conférence, un « cotton tour » est organisé en France, en Belgique, aux Pays-Bas puis aux Etats-Unis, avec un panel d’acteurs d’AOC. Ces rencontres permettent de diffuser les principaux éléments du dossier coton au grand public et d’amorcer un dialogue avec des représentants politiques. Une pétition de 250 000 producteurs africains est remise aux ministres africains du commerce qui se rendent à Cancún. La pression est ainsi maintenue sur les représentants des Etats qui devront défendre le dossier coton.
 

Le blocage de Cancún

Deux jours avant l’ouverture de la conférence, un « cotton day » est organisé sous la houlette du Ministre allemand de la coopération, qui permet aux délégations de tester leurs arguments et de commencer à interpeller les médias sur place[10]. Dès l’ouverture de la conférence, les quatre ministres des pays africains présentent la soumission coton faite à l’OMC. La délégation européenne cherche à minimiser ses responsabilités en arguant qu’elle n’exporte pas de coton et ne dispose pas de mécanisme de soutien aux exportations. Les EU, principale cible des revendications du dossier coton, rejettent toute idée de concessions sur les subventions et proposent une approche plus large englobant le coton et le textile. L’importance accordée à ce dossier est indéniable : le directeur général de l’OMC est invité par le président de la conférence - le ministre mexicain des Affaires étrangères, Luis Ernesto Derbez - à conduire personnellement des consultations sur ce dossier avec l’ensemble des pays concernés. Des conférences de presse et plusieurs rencontres bilatérales ponctuent les quelques jours de la conférence ; mais le projet révisé de déclaration ministérielle reprend pratiquement les propositions faites par la délégation américaine que les partenaires africains avaient pourtant rejetées en bloc.

 

La première difficulté à laquelle s’est heurtée le président de la conférence a concerné le choix du texte idoine pour les discussions : un contentieux, portant notamment sur le volet agricole, a opposé de nombreux pays en développement à l’UE et aux EU sur le projet de texte publié le 24 août par le secrétariat de l’OMC et devant servir de base aux négociations de Cancún. Pour sortir de l’impasse, un groupe de pays regroupés dans le G21, dont le Brésil, la Chine et l’Inde, soumet un nouveau texte, suivi d’un autre conçu par les pays africains. Une solution qui se révélera par la suite périlleuse, est proposée par le président de la conférence, à savoir, la division des négociations en cinq groupes distincts : agriculture, développement, accès aux marchés des produits non agricoles, « questions de Singapour », et autres questions. Les facilitateurs désignés pour présider chaque groupe de travail sont responsables de l’élaboration de projets provisoires relatifs à leur groupe respectif. Le résultat de cette organisation est la paralysie des négociations.

 

Le véritable théâtre des opérations s’est vite déplacé des salles de négociation vers des lieux de contacts informels, ce qui eut pour résultats concrets, d’une part, la constitution d’une nouvelle alliance (le G-90), réunissant les pays les moins avancés (PMA), les pays de l’Union africaine (UA) et les pays (ACP) et, d’autre part, la formation d’une coalition objective UE/EU faisant de l’ouverture des discussions sur les questions dites « de Singapour », le préalable à toute éventuelle concession sur d’autres sujets, notamment l’agriculture.

 

Au regard de la rigidité des positions des différents groupes d’acteurs et du temps limité de la conférence (du 10 au 14 septembre 2003), cette dernière ne pouvait que déboucher sur une impasse, dont l’appréciation fut contingente aux objectifs annoncés, aux espérances cachées et éventuellement aux arrière-pensées des différents acteurs.

 
Quels enjeux après Cancún ?

 
Peu après Cancún, le coton est retenu comme une des quatre questions prioritaires à traiter par l’OMC. Deux divergences principales constituent alors la toile de fond. En premier lieu, il y a désaccord sur le fait de verser les questions cotonnières dans le dossier plus large des questions agricoles. Les EU et l’UE[11] sont favorables à cette option alors que les pays africains s’y opposent, méfiants face au risque de faire perdre au coton sa spécificité et de retarder des décisions concrètes. C’est pourtant l’option de verser les questions cotonnières dans le dossier plus large des questions agricoles qui prendra le dessus après les négociations de fin juillet 2004. En second lieu, les discussions internationales opèrent une distinction entre questions commerciales et questions de développement. Ainsi, l’unité de l’initiative africaine en faveur du coton se trouve écartelée entre le volet commercial (les subventions) et le volet développement (des engagements financiers en faveur des filières cotonnières).Les pays africains cherchent à s’opposer à cette séparation alors que les organisations internationales, même si elles soulignent les liens entre les deux, veulent en faire un traitement différencié.

 

Paradoxalement, l’OMC, après avoir rejeté sur les institutions de Bretton Woods les questions de développement, prend l’initiative, en mars 2004, de tenir une réunion à Cotonou sur la filière coton. Cette volte face illustre-t-elle le malaise de cette institution qui cherche à masquer l’immobilisme sur les questions commerciales ?

 

Depuis Cancún, le coton continue de mobiliser certains acteurs mais plutôt sur le registre « développement » : la France puis l’Union européenne se sont efforcées de mobiliser la communauté des bailleurs de fonds pour réfléchir à des actions visant à renforcer les filières cotonnières africaines. Le Forum UE – Afrique sur le coton, qui s’est tenu à Paris début juillet 2004, a traité presque exclusivement de questions liées au développement des filières cotonnières, malgré l’insistante demande des Etats africains de trouver des pistes de solutions aux questions commerciales. Alors que les représentants africains attendaient des signaux clairs d’un engagement européen sur le volet commercial, les autorités européennes et les bailleurs de fonds les ont surtout invités à utiliser les moyens financiers auxquels ils ont déjà accès dans le cadre de l’aide publique au développement, pour soutenir les filières cotonnières. Ainsi, ce Forum aura surtout été l’occasion de débats sur des questions importantes pour l’avenir la compétitivité des filières notamment les mécanismes possible de régulation du prix du coton et les biotechnologies (le coton génétiquement modifié).

 

Fin juillet 2004, à Genève, un accord d’intention a été passé entre les USA et les pays africains porteurs du dossier coton. Cet accord signe la fin de « l’exception coton » en réintégrant la question cotonnière dans le dossier plus général des négociations agricoles internationales. Contrairement à ce que proposait le Bénin, il ne précise pas d’objectifs chiffrés ni d’échéances mais stipule simplement que le coton sera traité de manière « ambitieuse, rapide et spécifique » et qu'un « sous-comité du coton » se réunira régulièrement sur la question. L’évènement africain de Cancún semble loin et tout se passe comme si chacun était retourné à ses occupations, guidé par ses « agendas » spécifiques : élections américaines, négociations agricoles internationales, renouvellement de la composition de la Commission européenne, etc.

 

Le dossier coton n’était-il qu’un feu de paille ? Probablement oui sur le plan des résultats concrets à attendre suite à la démarche des pays africains avec l’Initiative en faveur du coton. Par contre, on peut émettre l’hypothèse que l’irruption du dossier coton dans le débat public international aura fait progresser l’idée que le secteur agricole nécessite des régulations que les seuls mécanismes d’un marché international libéralisé ne peuvent assurer. Les producteurs africains l’ont bien compris : lors d’une réunion du Roppa en mai 2004 à Cotonou, ils soulignaient l’importance pour eux de s’assurer un développement de la filière coton dans le cadre plus large d’une amélioration et de la sécurisation du revenu des producteurs, en réduisant la dépendance de la filière du marché international au profit d’un marché régional. Les producteurs africains, insistent aussi sur l’importance d’avoir une approche centrée sur l’exploitation familiale agricole dont il faut s’assurer le maintien du potentiel de production dans un souci du respect de l’environnement[12]. Ces prises de positions témoignent d’une étape dans la construction du mouvement paysan africain avec, malgré des tensions manifestes, une articulation en germe entre la représentation des intérêts spécifiques autour d’un produit et la défense plus globale d’une vision d’avenir pour l’agriculture familiale en Afrique de l’Ouest. Mais les tensions restent bien présentes : la création récente, en décembre 2004, de l’Association des producteurs de coton africains (APROCA) vient rajouter un pièce importante dans l’échiquier pourtant déjà complexe du paysage institutionnel des organisations de producteurs africains.

 

Au-delà du coton, le vrai enjeu est sans doute la capacité qu’auront les africains (et plus largement les pays en développement) à se doter de politiques agricoles leur permettant de garantir un revenu décent à leurs agriculteurs tout en contribuant au développement économique de leurs pays

 

Quels enseignements tirer de cette expérience ?

En conclusion,  cette expérience illustre bien la limite d’interprétations ne prenant en compte que des acteurs à l’échelle nationale ou internationale : les Etats africains, l’Union Européenne,… Plusieurs exemples démontrent les limites de ce type d’analyse qui restent souvent en surface des véritables jeux d’acteurs. Quelques exemples permettent d’illustrer cette idée. Plusieurs pays européens (France, Pays-Bas et Allemagne) ont joué un rôle actif pour tenter d’impulser une issue positive au dossier coton à Cancún. Comme le précise un observateur, « l’Union européenne disposait d’une forte volonté en interne de faire des propositions concrètes mais cette démarche constructive de l’UE restera attendue jusqu’à la fin de la conférence »[13]. La position de la France sur le dossier coton est souvent présentée comme favorable aux revendications africaines : cette attitude bienveillante ne doit pourtant pas masquer les réticences du ministère français de l’Agriculture, peu enclin à soutenir des positions portant en elles la menace d’une suppression des subventions agricoles. L’engagement des Etats africains dans le dossier coton a été, pendant pratiquement toute l’année 2002, un des objectifs du travail de pression des producteurs de coton et des ONG. Ces mêmes Etats, en première ligne du combat international en faveur des filières cotonnières africaines, n’en demeurent pas moins ambigus dans leurs comportements au sein des filières nationales[14]. Dans ces exemples, on voit bien que les positions de ces « macro -acteurs » existent bel et bien mais qu’elles peuvent être considérées elles-mêmes comme le fruit d’équilibres internes : en tant que positions visibles et officielles (à travers les déclarations ou communiqués), il est intéressant dans l’analyse de les considérer aussi comme un enjeu en soi pour décrypter le travail d’influence des groupes d’intérêts.

 

L’analyse de ce dossier coton illustre aussi l’importance de la prise en compte des différentes échelles géographiques à la fois comme espace de position des acteurs mais aussi arène d’investissement dans les stratégies de défense des intérêts. Par exemple, l’espace sous-régional africain, avec sa multiplicité d’acteurs (Uemoa, Cedeao, CMA/AOC,…) a été largement investi et utilisé par les producteurs de coton et les ONG pour amener progressivement les Etats africains à s’engager sur le dossier coton. La France a cherché à convaincre l’Europe de l’importance d’assumer une position bienveillante et de porter le débat sur les questions de développement face à l’impossibilité de progresser sur les questions commerciales. On pourrait dire que certains acteurs peuvent être considérés comme des acteurs clés dans ce dossier (les organisations de producteurs, les ONG,…) alors que d’autres acteurs sont plutôt des « acteurs relais » ou des « acteurs cible » dont il s’agit d’entraîner la conviction ou d’obtenir une position attendue.

 

Enfin, l’analyse de la négociation suppose dans un premier temps la prise en compte des alliances et des jeux d’acteurs à un moment donné. Beaucoup d’analyses privilégient des jeux de position entre acteurs sans toujours prendre en compte la dimension historique de la construction des alliances, les logiques d’apprentissages entre acteurs lors des consultations et des négociations. L’analyse de la négociation comme processus, dans un second temps, permet de comprendre la genèse des positions, l’évolution des alliances et souligne le fait que tout processus est aussi un moment d’apprentissage et de formation pour les acteurs qui s’y sont engagés : il est probable qu’on ne puisse plus parler des « producteurs de coton » où des autres acteurs (sociétés cotonnières, Etats africains) de la même façon en 2001 qu’en 2004 !

 


 

 



[1] Denis Pesche (denis.pesche@cirad.fr) et Kako Nubukpo (nubukpo@cirad.fr) font partie de l’Unité de recherche ARENA « Action collective, marchés et politiques publiques » du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) à Montpellier. Ils remercient Maurice Oudet (ABC Burkina) et Eric Hazard (ENDA Diapol) pour les informations et commentaires sans lesquels cet article aurait probablement manqué de saveur

[2] Selon OXFAM International, les subventions US ont dépassé 3,9 bilion de US$ en 2001/02, soit deux fois plus qu’en 1992. Cette somme dépasse le PIB du Burkina Faso, cela pour 25 000 producteurs américains de coton (les trois quart de ces subventions bénéficient aux 10% plus grands planteurs américains), OXFAM International, 2002, Cultivating Poverty : The Impact of US Cotton Subsidies on Africa, OXFAM Briefing Paper n°30, 37 pp

[3] Le G21 regroupe l'Afrique du Sud, l'Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, la Chine, la Colombie, le Costa Rica, Cuba, l'Egypte, El Salvador, l'Equateur, le Guatemala, l'Inde, le Mexique, le Pakistan, le Paraguay, le Pérou, les Philippines, la Thaïlande et le Venezuela..

[4] C’est notamment la thèse défendue par Eric Hazard dans Hazard E, 2004, De Bobo à Cancun, deux ans de campagne sur le coton : bilan et perspectives avant Genève, ENDA Diapol, Dakar, 13 pp

[5] Voir la déclaration sur le site http://www.abcburkina.net/coton.htm. Ce site, animé par Maurice Oudet au Burkina Faso, aura joué un rôle important pour faire connaître et soutenir l’initiative des producteurs africains de coton.

[6] ENDA Prospectives Dialogues Politiques  (Sénégal) et OXFAM UK. Ce travail a débouché sur une étude publié à 2500 exemplaires « Production cotonnière et conditions de vie en milieu rural en Afrique de l’Ouest », par Peter Ton, Etudes et Recherches, n°219, 2001, Enda, Dakar, 87 p

.

[7] Le Réseau des organisations paysannes et de producteurs agricoles d’Afrique de l’Ouest (ROPPA) a été créé en juillet 2000 et regroupe des plate-formes d’organisations paysannes de dix pays d’Afrique de l’Ouest. Son mandat général est de représenter ses membres au niveau régional et international (voir www.roppa-ao.org).

[8] OXFAM International, 2002, Cultivating Poverty : The Impact of US Cotton Subsidies on Africa, OXFAM Briefing Paper n°30, 37 pp.

[9] Principalement OXFAM et ENDA Diapol qui noueront des alliances avec des organisations genevoises spécialisées dans l’appui aux pays en développement dans les négociations internationales (ICTSD, ACICI,…). D’autres ONG et organisations de la société civile ont été impliquées mais moins directement avant Cancun.

[10] Les éléments concernant la conférence de Cancun sont issus de Hazard E, 2004, De Bobo à Cancun, deux ans de campagne sur le coton : bilan et perspectives avant Genève, ENDA Diapol, Dakar, 13 pp, d’un entretien avec l’auteur et de plusieurs entretiens réalisés par l’Observatoire du coton après de responsables agricoles africains présents à la conférence (pour une présentation de l’Observatoire du coton, voir

Par Denis Pesche - Publié dans : Organisations paysannes
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Mercredi 21 juin 2006

8ème Congrès de l’Association Française de Science Politique

Lyon, 14-16 septembre 2005


 

Denis Pesche, Note de synthèse, février 2006

 

 

Les congrès de l’AFSP se structurent en général sous forme de tables rondes et d’ateliers. Le dernier congrès de l’AFSP avait eu lieu à Lille en septembre 2002[1]. Il avait en particulier abordé cinq thèmes (tables rondes) : la mondialisation, la règle électorale, pour une science politique de l’administration, la radicalisation politique et l’institutionnalisation de l’Europe. Cette année, le congrès de Lyon a abordé six thèmes sous forme de table ronde[2] :

  1. Où en sont les théories de l’action collective ?
  2. Mots et dispositifs du « gouvernement démocratique »
  3. La politique et la dynamique des relations professionnelles
  4. Les régimes politiques revisités : analyse comparative des recompositions des rapports politics/policies
  5. L’énonciation des normes internationales
  6. Villes, régions, Etats, Europe : l’action publique à l’épreuve des changements d’échelle.

 

Durant le congrès, 34 ateliers ont été proposés aux participants qui devaient nécessairement faire un choix dans cette offre importante de forums de présentation de travaux et de débat.

 

Pour ma part, j’avais choisi de suivre intégralement la table ronde n°1 sur l’action collective. Pour les ateliers, j’ai privilégié deux ateliers sur : (1) les méthodes de la comparaison internationale en matière de politiques publiques et d’action publique et (2) les usages sociaux d’une catégories invisible : l’ethnicité dans les mobilisations collectives et l’action publique.

 

 

Table ronde n°1

Où en sont les théories de l’action collective ?

 

Sur la base d’une présentation de nombreux travaux de jeunes chercheurs, cette table ronde a structuré la réflexion autour de quatre angles particuliers d’analyse de l’action collective qui ont structuré les quatre sessions de la table ronde :

  1. Les micromobilisations et les dynamiques de l’engagement individuel.
  2. La dimension symbolique de la construction des causes.
  3. Les répertoires d’action et la diversité des formes d’organisation
  4. Les mouvements sociaux dans l’espace politique.

 

En préalable, on soulignera que l’essentiel des travaux présentés reflète le sens principal donné généralement à l’action collective en science politique, à savoir une action de nature principalement contestataire (ce qu’on appelle en général les « mouvements sociaux »). Le discutant de la session 3, Michel Offerlé, à justement souligné l’intérêt qu’il y aurait à élargir le spectre de l’analyse en y incluant les groupes d’intérêts. Il rappelait les ainsi les quatre dimensions qui permettent de situer un mouvement d’action collective en insistant sur la quatrième qui permet d’inclure les groupes d’intérêts dans l’analyse :

·      Individuel / collectif

·      Discret, clandestin / ouvert, public

·      Action continue / action discontinue

·      Contestataire / non contestataire

 

Comme le précisaient les organisateurs : en dehors de l’école d’Alain Touraine, l’essentiel des débats théoriques sur l’action collective vient des USA. L’analyse de l’action collective et les mouvements sociaux se situe souvent à la croisée de plusieurs disciplines : sociologie politique, histoire, anthropologie, économie. Les organisateurs de la table ronde ont privilégié une entrée par concepts d’analyse/courants théoriques[3].

 

La première session a mis l’accent sur les micromobilisations et les dynamiques de l’engagement individuel.

 

« Depuis une dizaine d’années, se multiplient les travaux mettant l’accent sur les logiques de l’engagement individuel, dans le contexte d’un regain de l’analyse biographique et du récit de vie. Nourrie par le réinvestissement des apports des travaux sur la socialisation politique d’un côté et de l’interactionisme symbolique de l’autre, cette orientation s’appuie également sur une des développements consacrés aux réseaux interindividuels, à l’articulation entre fréquentations militantes et sociabilité, entre sphères de vie et activités militantes, contribuant ainsi à poser de manière renouvelée la question des rétributions et des incitations. Dans ce cadre général, les contributions à cet atelier visent à éclairer des axes d’analyse qui nous paraissent déterminants pour la compréhension des mécanismes de l’engagement. Les analyses en terme de « carrières militantes » seront en particulier au cœur de la réflexion ».

 

Les travaux présentés mettent l’accent sur les logiques de l’engagement individuel en s’appuyant sur des analyses biographiques et des récits de vie. Ils se situent en général dans une optique « interactionniste symbolique » et s’appuient sur l’analyse des réseaux interindividuels, de l’articulation entre fréquentations militantes et sociabilité, entre sphères de vie et activités militantes. Les travaux présentés s’inscrivent dans la tradition des travaux de science politique sur les rétributions et incitations du militantisme. Daniel Gaxie était chargé de faire l’analyse transversale des communications présentées : il s’interroge sur le fait qu’une grande variété de mouvements sociaux sont analysés avec des outils prélevés dans une « panoplie » commune. Il se demande s’il n’y aurait pas des caractéristiques spécifiques par grand type d’action collective[4] et s’interroge sur les critères qui pourraient servir à construire une typologie générale de l’action collective[5]. Gaxie souligne aussi l’influence importante des analyses interactionnistes (« dans l’air du temps intellectuel ») et estime qu’il faut aussi prendre en compte les structures qui donnent un cadre aux interactions[6]. La notion de « carrière » (militante en l’occurrence) est questionnée par certains car porteuse du risque de rationalisation a posteriori des étapes d’une vie dans une logique de séquençage des expériences.

 

La seconde session abordait l’action collective sous l’angle de la dimension symbolique de la construction des causes.

 

« Les modèles structuralistes longtemps dominants en sociologie des mouvements sociaux ont suscité, depuis une dizaine d’années, une série de critiques qui portent sur les médiations par lesquelles les acteurs éprouvent les contraintes sociales et s’y adaptent. L’un des objectifs de cet atelier est de présenter, de manière critique, les apports des théories mettant l’accent sur les identités individuelles et collectives, les idéologies et les croyances, les analyses en terme de « cadres » et de « cadrage »[7]. Il invite plus largement à travailler sur le travail de signification qui donne sens à la réalité contestée, aux mobilisations ou à leur environnement politique et institutionnel. Il suggère en ce sens de prendre en compte la pluralité des acteurs et des processus par lesquels les sens des événements protestataires se construisent ».

 

L’analyse des cadres (frame analisis) suppose que l’action collective résulte d’une mobilisation liée à l’alignement des cadres d’interprétation d’une réalité sur laquelle le mouvement se propose d’agir. Cet alignement est le résultat d’une stratégie développée par des entrepreneurs de cause. Cette approche permet de revaloriser le rôle des croyances, des valeurs, du symbolique et du cognitif dans l’analyse des mouvements sociaux. Elle permet de dépasser, sans les renier, les visions plus structuralistes et objectivistes. L’efficacité des cadres de mobilisation repose en partie sur les structures sociales. Cette approche donne une place importante à la notion de stratégie et conçoit les mouvements sociaux comme des constructions hiérarchisées (base/sommet) avec un rôle prédominant accordé aux leaders.

 

La troisième session, répertoires d’action et diversité des formes d’organisation, se proposait de faire le point sur une notion très utilisée dans l’analyse de l’action collective protestataire depuis les travaux de Tilly[8].

 

« La notion de répertoire d’action souligne à quel point le recours à la protestation politique s’apparente à une gestion de ressources rares. D’un point de vue diachronique, les modes d’action se caractérisent par une grande stabilité, ce qui rend d’autant plus remarquables d’éventuelles innovations. D’un point de vue synchronique, tous les groupes n’ont pas un égal accès aux formes d’action disponibles et, en fonction des ressources dont ils jouissent, choisissent ou se voient contraints de recourir à tels ou tels instruments de lutte. Les formes d’organisation jouant un rôle central parmi ces ressources, cet atelier vise à articuler la réflexion sur le répertoire d’action à celle sur la structuration des collectifs ».

 

L’analyse en terme de répertoire d’action collective tend à dissocier (1) les formes individuelles de résistance (discret), (2) les formes de contestation ouverte, collectives et discontinues (pour lesquelles la notion a été développée) et (3) les opérations routinisées des partis, syndicats (action continue). Michel Offerlé, qui faisait l’analyse transversale de la session, suggère l’intérêt qu’il aurait à décloisonner les analyses et, en particulier, à rapprocher l’analyse des mouvements sociaux de celle des groupes d’intérêts. Pour cela, aux trois oppositions évoquées (individuel/collectif, discret/ouvert, continu/discontinu), il propose d’en rajouter un quatrième avec le couple d’opposition entre mouvement contestataire et non contestataire (avec par exemple le colloque ou l’expertise comme forme de mobilisation et d’action collective non contestataire). M. Offerlé questionne aussi la notion de répertoire selon les contextes nationaux donnés (et en particulier au Sud) et selon les groupes sociaux (répertoires différents pour le mouvement ouvrier et la droite radicale par exemple). Offerlé évoque aussi ce qu’il appelle les registres de résilience, c'est-à-dire la manière dont

 

La quatrième session était centrée sur l’analyse des mouvements sociaux dans l’espace politique.

 

« L’insistance sur les facteurs structurels de la mobilisation par la sociologie anglo-saxonne de l’action collective a conduit à faire de la notion de structure des opportunités politiques un concept clé dans l’explication de l’émergence, mais aussi du développement des protestations collectives. Suscitant une critique nourrie et multiforme, cette notion a fait l’objet de tentatives d’explicitation aussi nombreuses que variées de la part de ses promoteurs. En prenant ces débats comme point de départ, cet atelier entend explorer les possibilités de reformulation théorique du poids des facteurs politiques structurels et contextuels dans la détermination des chances de succès ou d’échec des mouvements.

L’accent sera mis sur les relations qu’entretiennent les groupes protestataires avec les différents secteurs de l’Etat et avec l’ensemble des forces sociales et politiques actives dans l’espace des mobilisations (partis, syndicats, secteur associatif, entreprises, etc.). Il s’agit de placer au centre de la réflexion la question, encore peu explorée, de l’articulation entre action collective, agendas et politiques publiques d’une part, entre représentation des intérêts, expertise et mobilisation d’autre part. »

 

Quelques notions utiles ont été développées dans des communications :

  • La notion de divisibilité/indivisibilité d’un conflit (Y. Barthe, d’après Hirschman). Un conflit divisible se joue sur le plus ou le moins sur une question alors qu’un conflit indivisible se joue sur une alternative contre un autre. Les premiers se prêtent plus facilement à la négociation. L’intérêt de cette notion est d’analyser une situation conflictuelle comme étant un panachage de ces deux types : dans le processus de confrontation des acteurs, le conflit peut alors changer de nature et se déplacer selon l’axe divisibilité/indivisibilité.
  • La distinction de trois niveaux dans les structures de contexte politique : le niveau profond (démocratie,…), un niveau plus flexible (des règles et lois modifiables, souvent la cible des mouvement sociaux) et le niveau des évènements qui peut aussi jouer sur les MS (comme la mort d’un manifestant par exemple). Le contexte des mouvements sociaux doit être pris au sens plus large que les simples structures d’opportunités politiques : le contexte est politique mais aussi économique, socioculturel,…

 

 

 

 

 

 

Ateliers thématiques

 

Le congrès avait organisé 34 ateliers en deux sessions ce qui imposait aux participants d’en choisir 2. Pour ma part, j’ai opté pour : (1) les méthodes de la comparaison internationale en matière de politiques publiques et d’action publique et (2) les usages sociaux d’une catégories invisible : l’ethnicité dans les mobilisations collectives et l’action publique.

 

Sur les méthodes de la comparaison internationale en matière de politiques publiques et d’action publique proposait un cadrage résumé repris en partie ci-dessous :

 

« Les transformations fondamentales du politique dans les contextes nationaux et transnationaux posent de nouveaux défis à la comparaison. Jusqu’à présent, trois caractéristiques marquent les comparaisons internationales. Elles portent le plus souvent sur l’élaboration et l’adoption des politiques, mais s’étendent rarement à leur mise en œuvre. Elles privilégient l’échelon national, alors que l’intégration européenne, les dynamiques régionales et les régulations globales ouvrent des processus de construction et de résolution de problèmes publics dont l’espace n’est pas national. Enfin, l’interprétation des résultats s’arrête généralement à la confrontation des objets comparés, alors que l’explication devrait contribuer à construire une connaissance générale, valable au-delà et en dehors des cas comparés. Pour la méthodologie et l’interprétation, le problème central est de sélectionner les facteurs discriminants et d’articuler les facteurs d’ordre politique, culturel, institutionnel et financier en systèmes explicatifs, suffisamment fins pour rendre compte de chaque cas de la comparaison et suffisamment abstraits pour transcender l’ensemble des cas. »

 

Je retiens pour leur intérêt potentiel pour nos travaux les points suivants :

  • La notion d’interprétabilité des politiques publiques qui évoque l’idée qu’on est passé de politiques définissant au niveau central la catégories de l’action publique à des politiques où les professionnels sur le terrain sont placés en situation de faire eux-mêmes les arbitrages pour définir les bénéficiaires des politiques (analysé sur une comparaison des politiques sociales selon le cycle de vie entre la France et le Québec, L. Lima).
  • L’analyse des politiques publiques élaborées au niveau international (OMS) et leur impact aux échelles nationales, dans le cas des politiques de lutte contre le SIDA en Afrique. F. Eboko utilise aussi la notion de « culture politique » d’un pays et définit quatre types selon l’attitude du pays envers les injonctions de politique venant de l’international (participation active, adhésion passive, Etat effondré et dissidence active).

 

A signaler le n°11 (2004) de la Revue Internationale de politique comparée : Comparaisons internationales en politiques publiques : stratégies de recherche, méthodes et interprétation (http://ripc.spri.ucl.ac.be/francais/Sommaire/archives/vol11-3/comparaisons-internationales-politiques-publiques.htm) et le dernier numéro (4/2005) du Journal of Comparative Policy Analisis : http://taylorandfrancis.metapress.com/(l2webb552dfrgt552etej555)/app/home/journal.asp?referrer=parent&backto=linkingpublicationresults,1:111049,1

 

 

 

 

 

Les usages sociaux d’une catégories invisible : l’ethnicité dans les mobilisations collectives et l’action publique,

 

« Cet atelier sera dédié à l’étude des usages des catégories ethniques dans les mobilisations collectives et l’action publique. La prégnance en France d’une tradition intellectuelle républicaine et jacobine ainsi que des cadres d’analyse d’inspiration marxiste privilégiant les référents classistes a longtemps fait obstacle à l’analyse de ces usages. En science politique, ce n’est que récemment que les travaux de politiques publiques ont constitué l’ethnicité en objet d’étude, notamment à travers l’analyse des imbrications entre territorialisation et ethnicisation de l’action publique.

Dans d’autres champs d’étude, tel celui de l’action collective, la catégorie ethnique n’est en revanche guère interrogée ou semble se diluer dans d’autres catégories bénéficiant d’une certification institutionnelle ou d’une légitimité sociologique plus fortes, alors qu’elle est centrale dans les travaux anglo-saxons. Pourtant, c’est bien à l’articulation de l’analyse de l’action des pouvoirs publics et de celle des mobilisations collectives que peut se saisir toute une série des luttes de définition qui contribuent à constituer certains attributs (couleur, langue, contiguïté territoriale, similarité des pratiques, etc.) en marqueurs d’appartenance ethnique.

Cet atelier se propose tout d’abord, dans une introduction présentée par les deux organisatrices, de dresser un état des lieux des usages scientifiques de la notion d’ethnicité, notamment dans la littérature américaine, et d’ouvrir le débat sur l’intérêt qu’elle peut présenter pour la compréhension des phénomènes politiques contemporains dès lors que l’on s’attache à éviter les écueils symétriques de l’essentialisme et du constructivisme radical ».

 

Cet atelier est d’un intérêt évident pour nos travaux dans les pays en développement. Les animatrices de l’atelier privilégient une vision sociale et constructiviste qui considère l’ethnicité comme un processus d’assignation/attribution identitaire qui repose sur la croyance en une origine commune (Weber). Elles analysent ces processus selon deux dimensions : le rôle des individus (la production de l’ethnicité par le bas) et celui des institutions (par le haut). Plusieurs pistes de travail sont identifiées :

  • Dépasser la vision instrumentale véhiculée par les théories de la mobilisation des ressources (où l’ethnicité est une ressource parmi d’autres qu’utilisent les leaders) et s’interroger sur l’appropriation par les membres du groupe de la notion.
  • Relier la notion a la mobilisation de réseaux.
  • Relier la notion aux choix des répertoires d’action collective.

 

Les animatrices de l’atelier soulignent deux « tensions fécondes » entre ethnicité et classes sociales puis entre ethnicité et genre. Plusieurs travaux en cours montrent l’intérêt de prendre en compte cette clé de lecture (articulée à d’autres).

 

 



[2] Toutes les contributions sont consultables en ligne :

http://www.afsp.msh-paris.fr/archives/congreslyon2005/lyon2005.html

[3] Je reprends en italique les quelques phrases introductives des organisateurs pour chaque session afin de préciser ces positionnements.

[4] Cette interrogation rejoint cette de Monika Steffen, exprimée dans l’atelier sur les analyses comparées de politiques publiques, qui se demandait s’il n’existait pas une logique propre à certains problèmes (traités par des politiques publiques), relativement indépendamment des contextes nationaux. Ces interrogations apparaissent comme un retour à un certain « substantialisme raisonné » par rapport à des postures interactionnistes et relativistes trop radicales.

[5] Le besoin de typologie générale de l’action collective a été exprimé par plusieurs intervenants mais d’autres ont souligné aussi les réticences des chercheurs à s’y engager car les exercice typologique de portée générale n’auraient actuellement pas le vent en poupe en science sociale.

[6] Sur cette éternelle opposition entre les tenants de l’individualisme et ceux du poids des structures, je me risquerai à un petit jeu de mots pour détendre l’atmosphère : les premiers parlent de stratégies, valorisant l’instantané et le calcul, les second plutôt de trajectoires, intégrant la dimension historique. Pourquoi ne pas parler de « stratectoires » ou de … « traje-gie » ou « trajet dit » pour ne pas dire tragédies…

[7] Cefaï D, Trom D, eds. 2001. Les formes de l'action collective : mobilisations dans des arènes politiques. Paris: Editions de l'EHESS (Raisons Pratiques). 322 pp.

[8] Tilly C, 1986, La France conteste de 1600 à nos jours, Paris, 622 pp. Par répertoire d’action collective, Tilly entend l’ensemble des modes d’action protestataire liée à une époque (et un pays) donné. Il montre dans son travail comment ce répertoire évolue sur la longue durée : de local et patronné sous l’ancien régime, le répertoire d’action collective devient national et autonome vers le milieu du XIXe siècle.

Par Denis Pesche - Publié dans : Science politique
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Mercredi 21 juin 2006

Dynamique d’organisation des ruraux
et renforcement des capacités pour l’élaboration des politiques publiques en Afrique subsaharienne

 

Denis Pesche - Communication au séminaire CERI/GEMDEV/CIRAD, octobre 2005


Ce texte propose un essai de problématisation des liens entre dynamique d’organisation des ruraux et élaboration des politiques publiques en Afrique subsaharienne : il suggère un cadre d’analyse de la dynamique d’organisation des ruraux[1] en Afrique subsaharienne francophone et identifie quelques pistes sur les modalités d’appui à ces organisations pour renforcer leurs capacités à participer à l’élaboration des politiques publiques.

 

Il est maintenant généralement admis que les acteurs concernés par une politique doivent participer à son élaboration, voire sa mise en œuvre. Dans le domaine agricole, la synthèse des débats de la session de juin 2005 se concluait sur l’importance d’une « nécessaire amélioration de la gouvernance des agriculteurs aux plans national et international ». Cette communication vise à alimenter le débat autour de ce défi central de la place que peuvent jouer les ruraux africains dans l’élaboration des politiques qui les concernent. En Afrique subsaharienne, il n’existe pratiquement pas de mécanismes de lutte contre l’instabilité des prix et le dumping. Le profil actuel des politiques agricoles et rurales tel qu’il se dessine dans plusieurs pays africains et à des échelles supérieures (UEMOA, CEDEAO) s’inscrivent le plus souvent dans cadre plus général du référentiel de marché : promotion d’une ouverture des marchés, mesures visant à accroître la compétitivité des filières,… avec, au mieux, des politiques d’accompagnement cherchant à atténuer les externalité négatives (environnement, lutte contre la pauvreté,…). Dans le contexte de l’Afrique subsaharienne, s’intéresser au rôle des OP au regard de cet objectif de « Se protéger contre le dumping et l’instabilité », c’est évoquer une histoire très récente qui prend la forme de l’émergence d’une capacité d’interpellation des producteurs africains à l’échelle internationale.

 

Pour mieux comprendre la place que jouent les organisations de producteurs africains dans l’élaboration des politiques agricoles et rurales, il est utile de s’interroger sur la nature et la consistance de la dynamique d’organisation des ruraux en Afrique subsaharienne. Une meilleure connaissance des enjeux de l’influence des OP dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques peut contribuer à améliorer les appuis qui leur sont apportés ou proposés dans ce domaine.

 

 

Un cadre d’analyse pour la dynamique d’organisation des ruraux en Afrique

 

S’interrogeant sur la dynamique d’organisation des ruraux en Afrique à la fin des années 1980, deux auteurs posaient la question de savoir s’il existait un mouvement paysan en Afrique noire[2]. Ils proposent cinq critères pour qualifier une dynamique de mouvement paysan : (1) une autonomie financière et intellectuelle, (2) des objectifs conscients et explicites, (3) des rapports significatifs avec l’Etat et/ou le reste de la société civile, (4) une taille et un poids économique/politique « suffisant » et (5) une organisation interne établie. Ils répondent alors par la négative tout en soulignant les facteurs positifs annonciateurs d’une amorce de construction de ce mouvement[3]. La décennie des années 1990 marque un tournant important dans la structuration des ruraux africains et confirme des tendances observées dans les années 80. Dans plusieurs pays africains, on observe alors deux processus souvent articulés : (l) la multiplication de groupements à l’échelle locale (villageoise ou infra-villageoise) et (2) le renforcement des dynamiques fédératives[4].

 

Aujourd’hui, on peut légitimement dire qu’il existe un ou plutôt des mouvements paysans en Afrique. Il s’agit principalement du Réseau des organisations paysannes et professionnelles d’Afrique de l’ouest (ROPPA), constitué en 2000 et qui regroupe des organisations paysannes de 10 pays de la sous région. Il existe aussi l’Eastern Africa Farmers Federation (EAFF -2001) en Afrique de l’Est et la Plateforme régionale des organisations paysannes d’Afrique centrale (PROPAC - 2004) en Afrique du Centre. Par ailleurs, des producteurs spécialisés se constituent aussi en organisation au niveau continental (création en 2005 de l’Association des producteurs de coton africains - APROCA).

 

Ces mouvements résultent d’une mise en réseau plus ou moins « serrée » d’organisations nationales, autour d’enjeux nationaux et sous–régionaux. Ces organisations nationales sont elles-mêmes très diverses. Cet ensemble institutionnel combine donc plusieurs niveaux (local, régional, national, sous-régional) et relient des dynamiques d’organisation de nature différente qui forment un tissu aux racines profondes mais d’une « surface » assez discontinue : des pans entiers de territoire, certains secteurs (comme les éleveurs par exemple) ne sont pas « représentés » ou, quand ils disposent de leurs organisations, peu articulés aux réseaux nationaux et internationaux d’OP[5].  

 

Quels que soient les points faibles de ces mouvements, en grande partie imputables aux conditions très difficiles dans lesquelles ils se développent, leur existence même témoigne d’un accroissement manifeste et de plus en plus reconnu du pouvoir de négociation des ruraux dans la définition et la mise en œuvre des politiques agricoles et rurales[6]. Ceci à différentes échelles : locales et nationale avec par exemple l’implication des organisations paysannes dans la réforme des services agricoles[7], leur engagement dans les processus d’élaboration des politiques régionales et continentales (UEMOA, CEDEAO, NEPAD) mais aussi internationales avec l’irruption des producteurs africains organisés dans les enceintes de négociation internationale comme l’OMC[8].

 

Dans le champ de la coopération au développement, la lecture habituelle des dynamiques d’organisation tend à créer des catégories disjointes en distinguant les organisations selon leur niveau de structuration (groupements, fédérations), le produit qu’elles traitent principalement (dans le cas d’organisations spécialisées dans une filière donnée) ou la fonction principal qu’elles exercent (économiques, sociales, syndicale,…). Si ces classifications peuvent avoir un intérêt descriptif, elles sont souvent pauvres pour éclairer des dynamiques organisationnelles, rarement linéaires ni univoques, et en proposer des schémas explicatifs[9]. Nous faisons l’hypothèse que les organisations paysannes sont traversées par des tensions de différente nature qui, si elles sont bien « gérées » peuvent contribuer à leur développement. A l’inverse, une mauvaise prise en compte de ces tensions entraîne généralement la stagnation voir la léthargie de l’organisation. Parmi ces tensions, il en existe une qui structure de manière souvent déterminante la trajectoire d’évolution des organisations et des dynamiques de regroupement dans lesquelles elles s’engagent.

 

Le cadre d’analyse que nous proposons met en avant l’idée que l’on peut analyser le mouvement paysan africain, mais aussi les organisations qui le composent, comme des collectifs traversés par des tensions entre deux visions :

 

  • Une vision liée à la stricte défense des intérêts de ses membres individuels (producteurs) et/ou collectifs, autour de problématiques très concrètes touchant les modalités de la production ou de la mise en marché des produits agricoles. Cette vision privilégie souvent la figure de l’entrepreneur et tend à présenter les ruraux comme avant tout des producteurs, positionnés dans une filière donnée. Cette vision donne à voir une nature plus « homogène » des OP (les producteurs de coton, de pomme de terre) mais cette homogénéité de façade cache souvent une diversité de situations (différenciation des exploitations familiales, différenciation entre bassins de production) que l’approche produit tend à occulter[10]. Cette vision privilégie une approche gestionnaire, qui se veut pragmatique : en un mot, une dimension plus économique (ou technico-économique) des OP centrée sur l’amélioration du revenu des producteurs ou, plus largement, des conditions pratiques de production et/ou de mise en marché). Cette vision renvoie à l’analyse des organisations vues comme des systèmes d’action concrets ou des groupes d’intérêts orientés par la production de bénéfices pour leurs membres[11].

 

  • Une vision qui cherche à inscrire la résolution des problèmes pratiques rencontrés par les ruraux dans une analyse plus large de la place de l’agriculture et du monde rural dans la société. Par une sorte de « montée en généralité » de la cause défendue (l’exploitation familiale, les « valeurs sahéliennes », la souveraineté alimentaire,…). les responsables des organisations cherchent à donner du sens aux activités et projets de l’OP. Ils valorisent la figure du citoyen en montrant comment les familles rurales produisent mais aussi contribuent à la stabilité sociale et à l’équilibre au sein du pays[12]. En un mot, une dimension plus politique des OP centrée sur la place de l’agriculture dans la société et son devenir. Cette vision renvoie à l’analyse des organisations conçues comme des groupes sociaux agissant dans et sur le champ politique[13].

 

Il est fréquent de considérer que ces tensions peuvent existent entre différentes OP : certaines étant jugées plus « économiques » et d’autres plus « politiques », confirmant la tendance aux logiques de classement. C’est en partie vrai car le « curseur » est rarement au milieu mais une distinction trop marquée et exclusive entre ces deux dimensions ne paraît pas opérante et surtout ne prend pas en compte le fait que, par la spécificité du secteur rural et agricole, les organisations de producteurs ont nécessairement une dimension politique[14].

 

Le cadre d’analyse proposé ici suggère plutôt que la tension entre la vision « économique »  et « politique » existe au sein de toutes les organisations paysannes. Une partie du travail des responsables paysans consiste à concilier l’ambition concrète de répondre aux attentes de leurs membres avec celle de mobilisation des énergies dans la durée pour la construction des réseaux de relation et d’influence qui sont au principe du poids politique de leur organisation[15]. Il faudrait aussi introduire une dimension de l’analyse prenant en compte les liens entre les OP avec les détenteurs du pouvoir au sein des sociétés : que cela soit les pouvoirs coutumiers, politiques, religieux au niveau local/national (et leurs inévitables et complexes interrelations). Les OP ne sont pas des organisations en « apesanteur politique » : elles négocient régulièrement leur place auprès de divers sources de pouvoir.

 

De la même façon, il serait utile de mobiliser, avec discernement, les analyses anthropologiques revisitant la notion de courtier pour mettre en évidence les rôles spécifiques joués par les « intermédiaires » entre différents mondes et logiques[16], tout en évitant les dérives ne voyant dans les responsables locaux que des capteurs d’aide en général corrompu. Pour cela, une vision plus large du courtage est sans doute nécessaire : il ne s’agirait pas uniquement d’une logique d’intermédiation au profit immédiat de son artisan mais d’un travail d’entretien des représentations sociales et du façonnage des identités sociales[17]. La notion de courtage pourrait alors se rapprocher de l’idée d’une articulation entre la préoccupation économique (basée sur la captation de la rente du développement ou non) et le souci du politique, au sens de « produire du sens ».

 

Les tensions entre ces deux logiques économique et politique ne sont pas forcément négatives et elles peuvent, au contraire, si elles sont bien gérées, contribuer à dynamiser le mouvement paysan.

 

Ce cadre d’analyse suggère la formulation d’une hypothèse centrale : la consistance et la solidité d’une dynamique d’organisation de ruraux repose, entre autre, sur la construction de synergies et de bonnes articulations entre la logique « économique » et la logique « politique » des OP, ceci aux différentes échelles de leur structuration et entre ces échelles.

 

La deuxième partie de l’hypothèse évoque la question des échelles : les OP à l’échelon national (et depuis peu sous-régional) sont le plus souvent des constructions institutionnelles articulant plusieurs niveaux. La plupart des mouvements paysans évoqués se composent de regroupements plus ou moins lâches de niveaux d’organisation allant du village à l’échelle nationale et internationale depuis peu. Par ailleurs, la multiplication des lieux de décision (entre le local, le national et l’international) impose aux acteurs collectifs des stratégies combinant simultanément enracinement local, construction d’une légitimité nationale et implication dans les enjeux internationaux[18].

 

Les tensions entre une logique de stricte défense des intérêts et celle d’une mobilisation plus large pour une cause plus générale peuvent se développer aux différents niveaux de structuration du mouvement paysan. Localement, la pression des membres pour des résultats immédiats pourra accroître la logique « économique » d’une organisation. Les dimensions politiques de l’action locale prennent toute leur importance quand il s’agit pour les ruraux de négocier les conditions d’accès et d’usage aux ressources naturelles (foncier, eau,…). Nationalement et internationalement, la construction d’alliances nécessite souvent d’articuler la défense des intérêts avec une montée en généralité des positions défendues, voire l’inscription dans un projet politique plus large. La dimension économique des luttes syndicales implique de plus en plus d’identifier des cibles de négociation aux échelons nationaux et internationaux.

 

Ainsi, les lignes de tensions au sein des OP combinent à la fois des tensions entre logiques différentes (que nous avons schématisé à l’extrême par économique versus politique) mais aussi entre des échelles différentes. En Afrique subsaharienne, comme dans d’autres continent, le niveau national a longtemps été et reste encore le niveau privilégié des jeux d’acteurs autour de la domination du champ politique et donc de la capacité à influer sur les choix de politiques. Même si les logiques combinées de décentralisation et de globalisation tendent à affaiblir les Etats et leur capacité à produire des politiques, on peut toujours parler de champ des politiques agricoles et rurales à l’échelon national : ce champ inclus les acteurs économiques privés, les organisations de producteurs, les acteurs de l’aide internationale et les différents segments de l’Etat impliqués dans ce champ spécifique[19].

 

Le niveau local, quand à lui, correspond le plus souvent au niveau du contrôle pour l’accès aux ressources (foncier, eau,…). C’est à ce niveau local que sont enracinées les membres de base des OP, les exploitations familiales. Cette différenciation entre « espaces du haut » et espaces locaux marque une autre source de tensions aux sein des OP qui, tout en négociant à l’échelle nationale, et de plus en plus à l’échelle sous-régionale, le cadre général de politiques pouvant leur être favorable, doivent composer localement avec une diversité d’acteurs et de pouvoirs (décentralisation, pouvoir coutumiers,…)[20].

 

 

 

Quelles sont les conséquences de cette lecture sur le positionnement des OP dans la négociation des politiques publiques ?

 

 

La conséquence directe de l’hypothèse posée est que les OP sont en général porteuses à la fois de revendications catégorielles et pratiques mais aussi de revendications plus larges, englobantes, qui ne concernent par forcément les mêmes cibles de négociation. Les responsables de ces organisations sont ainsi amenés à opérer des arbitrages entre l’allocation des moyens de l’organisation (et en particulier un des plus précieux, leur temps) entre la réponse aux demandes internes de ses membres et aux sollicitations extérieures[21].

 

En effet, du fait de leur reconnaissance croissante, les OP sont de plus en plus sollicitées par des acteurs multiples (Etats, Organisations intergouvernementales - UEMOA, CEDEAO, bailleurs de fonds, ONG,…) sur des sujets très variés. Ces dynamiques centrifuges sont renforcées par le processus de segmentation des politiques publiques[22]. Le secteur rural dans les pays en développement est l’objet et la cible de nombreuses politiques directes ou englobantes (politique agricole, de l’environnement, commerciales, de lutte contre la pauvreté,…). Cette segmentation des politiques publiques se traduit concrètement par la multiplication des forums et des arènes de négociation dans lesquelles les OP doivent s’investir (ou sont sollicitées pour le faire). Cet éclatement des lieux d’investissement nécessaire des responsables paysans pose à la fois des problèmes de hiérarchisation (quel lieu investir en priorité ?) et de cohérence.

 

 

 

Quelles sont les conséquences de cette lecture sur l’accompagnement des dynamiques d’organisation des ruraux ?

 

 

Le positionnement des OP dans ces différentes forums ou arènes de négociation suppose un renforcement des capacités stratégiques[23] de ces organisations : ces capacités reposent en partie sur la possibilité de mobiliser, tout en la maîtrisant, une expertise pointue sur les thèmes et dossiers dans lesquels les OP sont engagées. La multiplication des champs et niveaux dans lesquels les OP sont impliquées (ou sollicitées) pose ainsi la question de la mise en cohérence en contenu et en modalité de l’expertise mobilisée par les OP. La première réponse, politiquement correcte, consiste à dire que cette mise en cohérence est de la responsabilité des responsables paysans car elle constitue le fondement de leur travail de leader. Cette position n’est pas contestable et assume le respect de l’autonomie qui doit guider celui ou celle qui accompagne un mouvement paysan. La question que l’on peut néanmoins se poser est alors de savoir quelle est la responsabilité spécifique qui incombe aux « offreurs d’appui » dans le renforcement (ou la fragilisation) des OP ?

 

Compte tenu de notre hypothèse centrale, nous dirons que les appuis apportés aux OP ont d’autant plus de chance d’être structurants dans la durée quand ils prennent en compte les tensions entre logique économique et logique politique, entre les différents niveaux de l’organisation. En d’autres termes, comment penser des appuis qui renforcement les articulations entre les différents niveaux et logiques des OP ?

 

On identifiera rapidement quatre axes de réflexion sur les modalités d’appui apportés aux OP et leur capacité, différenciée, à contribuer au renforcement du mouvement paysan :

 

 

 

Privilégier le renforcement des capacités issues de situations d’apprentissage plutôt que de transfert plus classiques de connaissances.

 

La formation de leaders paysans est devenu un nouveau marché pour de nombreux opérateurs de développement (ONG, bureau d’études,…). En particulier, sur les questions internationales, les offres fleurissent pour proposer en quelques jours de découvrir (et maîtriser) la complexité des enjeux et règles de fonctionnement des différences arènes existantes. Une interrogation demeure : comment éviter le risque d’une déconnection par un transfert mal maîtrisé de connaissances fragmentées ? Une hypothèse est de mettre en avant l’importance des logiques d’apprentissage dans l’acquisition des connaissances[24].  

 

Pour la communauté des chercheurs et des opérateurs de développement impliqués dans l’appui aux OP, cela peut avoir des conséquences pratiques importantes. Si on prend le cas par exemple de l’usage des modèles mathématiques en économie, il existe des cas de figure où ces modèles sont utilisés dans une optique prescriptive. Dans une optique de renforcement des capacités, il peut être intéressant de s’interroger sur la capacité d’un modèle à être le support de processus de renforcement de capacités des acteurs à se forger leurs propres opinions. En d’autres termes, doit-on les considérer comme des modèles devant soutenir et illustrer des options considérées comme acquises (par exemple : « l’ouverture des marchés est nécessairement bonne pour les économies locales ») ou plutôt comme des supports de discussions internes aux OP afin qu’elles puissent construire des positions originales ?

 

Le timing des agendas internationaux rend souvent difficile la seconde option. L’hypothèse faite ici est qu’il serait intéressant de considérer des supports de connaissance sur le contexte international comme des objets intermédiaires[25] servant principalement à faciliter la tenue et l’alimentation d’un débat interne aux OP, préalable à la construction de leurs positions, mais aussi de support au dialogue entre OP, acteurs privés marchands et pouvoirs publics[26]. Ceci suppose des moyens financiers et humains dont l’expérience montre qu’ils sont difficiles à mobiliser malgré le discours reconnu sur l’importance du renforcement des capacités des acteurs.

 

Privilégier la montée en généralité des analyses et des revendications sur la base du vécu des ruraux et de leurs intérêts immédiats.

 

On citera rapidement un exemple intéressant de travail de construction d’une analyse sur base de références ancrées sur le terrain. Il s’agit du réseau APM Coton qui, de 1997 à 2002, a effectué un travail de mise en réseau et d’analyse comparée des contextes des économies cotonnières africaines. Par le bais d’un bulletin (l’Echo des cotonniers) et de rencontres régulières, ce réseau a contribué à renforcer les capacités de responsables paysans sur la base de la connaissance de leur propre milieu. A sa manière, il a participé du mouvement plus large de regroupement des producteurs de coton et de leur meilleure visibilité sur la scène internationale.

 

Les échanges paysans sont une modalité particulière de coopération, souvent décriée car il est difficile de leur imputer un impact direct. Pourtant, de nombreux témoignages confirment l’importance et l’effet déclencheur, à un moment donné, de telle rencontre ou telle analyse partagée avec d’autres leaders paysans. La transmission d’un savoir faire dans la négociation entre OP et Etat, par exemple, se fait difficilement par des formations classiques. La faible systématisation des méthodes et pratiques d’échanges (contenus, méthodes) jettent le doute sur ces modalités de travail mais une lecture attentive de la construction des OPA française montre aussi le rôle clé joué par des échanges organisés.

 

 

Imaginer des dispositifs permettant une articulation effective des différents niveaux de structuration des OP dans la construction de leurs positions.

 

On citera aussi rapidement l’exemple de l’observatoire des exploitations familiales que le ROPPA souhaite mettre en place. Ce réseau d’OP a placé au centre de ses revendications la prise en compte et la défense de l’exploitation familiale. Pour le ROPPA, l’exploitation familiale doit être au cœur de toute politique agricole. Partant de postulat, le ROPPA cherche à concevoir un dispositif permettant à la fois d’alimenter les propositions des OP, renforcer leurs capacités de négociations avec les autres acteurs tout en adaptant les actions menées par les OP en appui à leurs membres. Dans l’esprit du ROPPA, la compréhension des transformations à l’œuvre dans les exploitations familiales doit alimenter ces trois objectifs. Une rencontre de travail organisée par le ROPPA a insisté sur l’importance que chaque niveau d’organisation (local, national, régional) puisse bénéficier des informations produites par l’observatoire des exploitations familiales. Un des enjeux est d’enraciner progressivement l’élaboration des positions nationales et internationales des OP sur une analyse des transformations réelles des exploitations familiales.

 

Plus généralement, on soulignera l’importance de travailler à plusieurs niveaux de la structuration des OP afin d’être en mesure de renforcer les articulations et synergies entre ces niveaux. Il existe double une tendance : (1) à favoriser l’appui aux niveaux supérieurs du mouvement paysan (attractivité, visibilité, articulations sur les agendas internationaux,…) ou (2) à concentrer les appuis aux niveaux de base des organisations, dans un parti pris basiste et souvent populiste. Ces deux logiques ont pour conséquence une attention moindre voir u discrédit des échelles intermédiaires des organisations (Unions, fédérations): or, ces niveaux intermédiaires sont paradoxalement reconnus comme un niveau clé dans la structuration du mouvement à travers le travail d’articulation entre la base et le niveau national/international et la fourniture de service à leurs unions ou groupements membres.

 

Privilégier la construction de complicités entre Etat et OP plutôt que les opposer.

 

L’exemple du Sénégal montre l’importance de relations combinant rapport de force, quand c’est nécessaire, avec complicités (anciens fonctionnaires) au sein de l’appareil d’Etat[27]. L’analyse plus large de la construction de la représentation des intérêts dans le monde agricole illustre bien les destinées inextricablement mêlées entre les représentants des intérêts agricoles et l’Etat. Dans le domaine des négociations internationales, les appuis apportés par les bailleurs de fonds (formations) sont souvent ciblés sur l’Etat. Parfois, quelques leaders paysans peuvent en bénéficier. Par ailleurs, d’autres dispositifs contribuent à apporter des éléments de réflexion et d’analyse à l’attention des OP[28]. Comment créer les conditions et alimenter un dialogue constructif entre représentants paysans et Etats africains ? Cette question en soulève sans doute d’autres sur la nature de ces Etats et leur nécessaire refondation[29].

 

 

* * *

 

 

En guise de conclusion, on insistera sur les décalages existants entre la temporalité des agendas internationaux, la complexité des dossiers sur lesquelles les OP sont amenées à se prononcer, dans des délais souvent très brefs, et le processus plus lent de construction des capacités de ces OP aux différents niveaux de leur structuration. Ces décalages doivent attirer l’attention de la communauté du développement sur l’importance de coupler des réponses rapides et souvent standard (formations rapides sur les enjeux de l’OMC) avec un travail de fond, souvent plus ingrat mais susceptible de produire des résultats plus durables en terme de renforcement des capacités. Cela suppose aussi d’examiner sérieusement la construction de dispositif d’accompagnement et de formation dans la durée basés sur des mécanismes de financement durable[30].

 

Dans le cas spécifique des questions abordées durant ce séminaire (la régulation des marchés agricoles internationaux), les politiques souhaitées et leurs instruments restent encore largement à inventer. Il est reconnu par beaucoup que les OP doivent prendre une place importante dans la définition de ces nouvelles politiques et instruments. On devrait alors s’interroger sur la construction des positions des OP et leur nécessaire enracinement dans des analyses de la situation vécue par leurs membres pour éviter que, dans la recherche d’alternatives au modèle libéral dominant, considéré comme un « prêt-à-penser » politique, ne se substituent d’autres formes de « prêt-à-penser ».

 

 

Bibliographie

 

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[1] Pour une facilité de langage, nous utiliseront, dans la suite du texte, le sigle OP (organisations de producteurs ou organisations paysannes), volontairement large et polysémique pour évoquer le mouvement de structuration des ruraux en Afrique subsaharienne et les organisations qui le constitue.

[2] Gentil D, Mercoiret M-R, 1991, "Y a-t-il un mouvement paysan en Afrique noire ?" in Revue Tiers-Monde Vol.XXXII n°128, pp 19.

[3] Les auteurs estimaient alors que, sauf au Sénégal, la situation ne permettait pas encore de parler de mouvement paysan et que « même dans le cas d’un multipartisme naissant (Bénin, Niger et peut-être bientôt Mali), les organisations paysannes n’ont pas été capables de faire entrer les problèmes paysans, qui représentent cependant la majorité de la population, dans le champ des enjeux politiques (…) mais le rôle économique des organisations paysannes s’accroît et se diversifie, et les activités ne se cantonnent plus aux secteurs marginaux. Il n’y a pas encore de mouvement paysan dans la plupart des pays mais des amorces et des potentialités existent » (Ibid., 1991).

[4] Mercoiret M-R, 2005, "Les organisations paysannes et les politiques agricoles", in Afrique Contemporaine (à paraître) pp 21.

[5] Il existent plusieurs organisations représentant les éleveurs dans plusieurs pays d’Afrique de l’ouest elles se structurent de façon souvent peu articulée avec celles des agriculteurs alors que les évolutions des modes de productions (sédentarisation, développement d’élevages à cycles courts autour des villes) et les relations complexes entre éleveurs et agriculteurs justifieraient de meilleurs articulations.

[6] Mercoiret M-R, 2001, Rôle des organisations paysannes faîtières dans les politiques nationales et régionales de développement agricole et rural dans les pays africains au Sud du Sahara, 27 p., papier présenté à la conférence "Stratégies de gestion de l'information et de la communication au sein des organisations paysannes faîtières", Douala, CTA.

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Mercredi 21 juin 2006

Le syndicalisme agricole spÉcialisÉ en France

Entre la spécificité des intérêts et le besoin d’alliances



Denis Pesche 


Université de Paris X Nanterre
LADYSS (CNRS) : Laboratoire “Dynamiques sociales et recomposition des espaces”

Thèse soutenue en décembre 1998.

Sous la direction de Bertrand Hervieu (CNRS/CEVIPOF)


Table des matières

                                                                                                                         

INTRODUCTION....................................................................................................   11

 

Première partie..............................................................................................     30

NAISSANCE DU CORPORATISME ECONOMIQUE

(1920-1944)

 

Chapitre I..........................................................................................................      33

Création et développement

des premières associations spécialisées

 

Section I. L’organisation des producteurs de blé..........................................    35

11. Une organisation naissante................................................................    36

111. De fortes individualités, un même esprit ?                                      39

112. Une approche économique des questions agricoles                      42

113. L’action sur les pouvoirs publics                                                      44

114. L’excellence technique                                                                     46

12. Pour une organisation professionnelle du marché du blé...................   47

121. Aux origines du développement des coopératives céréalières       47

122. Vers une gestion interprofessionnelle des marchés                       53

123. L’Office du blé                                                                                  59

 

Section II. L’organisation des producteurs de lait..........................................    64

21. Des modes d’action collective variés..................................................   65

211. Des syndicalismes laitiers                                                               65

212. D’autres formes de structuration des producteurs de lait               67

22.  La crise agricole et les prémices d’une politique laitière....................   69

 

Conclusion....................................................................................................     72

 

 

 

Chapitre II.........................................................................................................      73

Spécificités de la représentation des intérêts spécialisés

 

Section I. Le syndicalisme et les doctrines corporatistes :

une spécificité agricole ?...............................................................................    76

11. Syndicalisme et doctrines sociales avant 1920...................................  76

111. Syndicalisme ouvrier et patronal                                                      76

112. Le creuset des doctrines sociales au début du XXe siècle             77

12. Les spécificités doctrinaires du syndicalisme agricole........................  82

121. Le rôle de l’Etat                                                                                84

122. La naissance du syndicalisme agricole                                           86

 

Section II. Les associations spécialisées et

les autres organisations d’agriculteurs..........................................................   89

21. Un ancrage dans les organisations agricoles locales.........................   89

22. Les associations spécialisées et

les autres organisations agricoles nationales......................................   92

221. Les associations spécialisées et les Chambres d’agriculture        93

222. Les associations spécialisées et le syndicalisme agricole             96

23. L’expérience de la corporation paysanne...........................................    104

 

Conclusion........................................................................................................     108

 

 

Deuxième partie..............................................................................................      111

LES ASSOCIATIONS SPECIALISEES

DANS LA MODERNISATION DE L’AGRICULTURE

(1945-1975)

 

Chapitre III.........................................................................................................      114

La domination des associations spécialisées de grandes cultures

(1945-1960)

 

Section I. Les fondements de l’action des associations spécialisées...........   116

11. La renaissance des associations spécialisées...................................  116

12. Le prix de la modernisation................................................................     119

 

Section II. Les composantes de la domination de l’AGPB.............................   125

21. Les différentes facettes de la puissance économique de l’AGPB.......  127

211. La constitution d’une assise financière solide                                 127

212. Des liens croissants avec les coopératives céréalières                 129

213. Les prémices d’une politique internationale                                     131

22. Le rôle de l’AGPB dans l’action technique..........................................    135

221. L’action technique au service de la modernisation de l’agriculture 137

222. L’action technique dans la politique générale de l’AGPB                 139

223. Des villages-témoins au conseil technique                                     141

224. Le nouveau sens de l’action technique                                            144

 

Section III. L’émergence du secteur du lait et des productions animales......   149

31. La construction par le haut du secteur laitier......................................   150

32. Une mosaïque d’organisations laitières..............................................    153

33. Syndicalisme laitier et coopération.....................................................    156

 

Section IV. Les associations spécialisées, des colosses aux pieds d’argile ?...      160

41. Solidité des associations spécialisées au niveau national..................   160

42. La fragilité de l’échelon local..............................................................     163

 

 

Chapitre IV........................................................................................................      172

Mutations de l’agriculture et construction du syndicalisme moderne

(1960-1975)

 

Section I. L’émergence d’un puissant secteur laitier....................................    175

11. Moderniser le secteur laitier...............................................................     176 

12. L’enracinement de la FNPL................................................................    179

13. Un nouveau système de financement pour la FNPL..........................    181

14. Les exigences croissantes du métier de dirigeant agricole national...  185

 

Section II. La poursuite de l’expansion céréalière.........................................    190

21. La construction d’un secteur exportateur............................................   191

22. Le développement des débouchés animaux.......................................   197

23. Une politique de communication élargie.............................................    202

 

Section III. Les associations spécialisées dans la FNSEA............................   205

31. L’élaboration de la politique économique de la FNSEA......................    205

32. L’enjeu du financement du syndicalisme............................................   207

33. Des filières d’accession au pouvoir....................................................    210

34. De l’exploitation agricole familiale à l’entreprise agricole....................   212

35. Le point de vue des analyses néo-corporatistes.................................   214

 

Conclusion....................................................................................................     219

 

 

Troisième partie.............................................................................................      222

vers une fragmentation

DE la représentation des intérêts agricoles ?

(1975-1995)

 

Chapitre V.........................................................................................................      224

Incertitudes et premières réformes

1970-1985

 

Section I. Le secteur laitier : ruptures et premières restructurations..............  226

11. La crise laitière du début des années 1970........................................    227

12. La construction de l’interprofession laitière.........................................   231

13. Des producteurs co-responsables......................................................   236

14. L’évolution des structures de production laitière.................................   239

 

Section II. La consolidation du secteur céréalier...........................................    245

21. Des préoccupations qui s’internationalisent........................................   245

22. Structures de la production céréalière................................................   254

23. Une solidarité à reculons au niveau national......................................    257

231. La guerre des taxes                                                                         257

232. La solidarité pour le développement ?                                             259

 

Section III. Incidences syndicales.................................................................     265

31. Un travail syndical accru des céréaliers.............................................    265

32. Des actions ciblées sur les productions animales et

une prise de distance avec la FNSEA.................................................    267

 

 

 

 

Chapitre VI........................................................................................................      275

Reforme des politiques agricoles et replis syndicaux

(1985-1995)

 

Section I. Quotas et restructuration : l’enfermement du secteur laitier..........  283

11. Les bases d’une restructuration vigoureuse.......................................   285

111. Ne pas stopper l’agrandissement                                                    286

112. Evolution des structures : vers quel modèle d’élevage laitier ?       288

113. Les producteurs de lait face à la concentration industrielle            290

12. La difficile mise en place des quotas laitiers sur le terrain..................   292

 

Section II. Le repli syndical des céréaliers....................................................    297

21. Les céréaliers dans la réforme de la PAC

et les négociations du GATT...............................................................     298

211. Les céréaliers sous la bannière de la Commission européenne    299

212. Prise de distance avec Bruxelles                                                    300

213. Les prémices d’une nouvelle PAC                                                   301

214. La relance des négociations du GATT et

la fin de la réforme de la PAC                                                                302

22. Vers un recentrage syndical des céréaliers........................................   304

221. Une communication interne plus ciblée                                           306

222. Communiquer pour le grand public                                                 308

223. Vers une plus grande visibilité des céréaliers                                 312

224. Un groupe de référence aux frontières incertaines                         315

 

Section III. Vers une fragmentation de la représentation des i

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Mercredi 21 juin 2006

Rôle et limites des organisations de producteurs

Comment contribuer réellement à leur renforcement ?

 

Denis Pesche - Communication au "Forum rural européen" – septembre 2002 - Montpellier


Le renforcement des organisations paysannes (OP) est un objectif souvent affiché dans les stratégies des Etats et des bailleurs de fonds. Cet objectif répond à la volonté d’associer les populations à la définition et la mise en œuvre des stratégies de développement rural et de lutte contre la pauvreté.
 

Dans ce domaine du renforcement des OP, on peut schématiser deux approches générales :

  1. Celle qui privilégie le renforcement direct d’une ou plusieurs organisations de producteurs comme objectif spécifique.
  2. Celle qui privilégie des appuis à des organisations de producteurs dans le cadre de programmes plus généraux (par exemple, la restructuration des services agricoles, l’amélioration de la recherche agricole, la gestion des ressources naturelles…)

 

Par nature, la deuxième approche est plutôt centrée sur des fonctions, dans la mesure ou elle tend a utiliser les OP en leur assignant un rôle particulier dans un programme sectoriel ou de réforme des services. La première approche est plus politique dans la mesure où elle s’attache à renforcer l’OP en tant qu’acteur, sans forcément l’enfermer dans un rôle particulier.

 

 

Rôles des OP

 

Beaucoup a été écrit sur cette question. De multiples rôles peuvent être assurés par les OP. La tendance des bailleurs de fonds est de préférer une certaine spécialisation des OP par grandes fonctions alors que la réalité montre que les OP combinent nécessairement plusieurs fonctions, soit par carence dans leur environnement, soit parce que cette combinaison est nécessaire pour rendre des services à leurs membres tout en gagnant du poids politique dans leur pays. La spécialisation d’une OP peut aussi être une source de fragilité dans l’environnement instable du secteur rural en Afrique sub-saharienne.

 

Schématiquement, on peut lister trois grands types de rôles :

  1. La fourniture de services à leurs membres : ces services peuvent être de nature technique (il s’agit de favoriser les innovations techniques pour améliorer les revenus de leurs membres) ou économique (les OP peuvent être des opérateurs économiques à part entière en s’engageant dans la collecte et la commercialisation de leurs produits ou en jouant un rôle dans l’approvisionnement en intrants agricoles).
  2. La représentation des intérêts de leurs membres et, plus largement, des agriculteurs ou ruraux sans forcément qu’ils en soient membres. Ce rôle peut recouvrir de multiples dimensions : formulation de revendication pour des négociations, élaboration de propositions pour contribuer à définir des politiques agricoles et rurales, participation à la gestion des filières agricoles,…
  3. L’implication dans le développement local, sous forme d’investissement sociaux (écoles, centres de santé, alphabétisation,…). Face à des carences de l’Etat ou des collectivités locales, elles assurent ainsi des fonctions d’intérêt général qui rendent des services à l’ensemble des ruraux, au delà de leurs membres. En agissant sur ce terrain, les OP contribuent aussi à renforcer la démocratie locale et la participation.

En simplifiant, toute organisation peut alors être considérée comme combinant, à des degrés divers, ces trois grandes fonctions dans ses activités. Il est en effet très rare qu’une OP n’assure qu’une seule fonction. Cette diversité des fonctions assurées, avec en particulier leur contribution plus ou moins grande à l’intérêt général, justifie que soient mis en place des mécanismes de renforcement des OP mobilisant des ressources financières diversifiées (publiques et privées).

 

Quels que soient les rôles qu’elles assument, les OP doivent concrètement combiner deux types activités complémentaires :

  1. Le travail interne qui vise à consolider leur fonctionnement et à répondre aux attentes de leurs membres. Il nécessite aussi de consolider régulièrement l’organisation par des réunions à différents niveaux, afin de renforcer le sentiment d’appartenance de ses membres et de construire et entretenir la légitimité de l’organisation.
  2. Le travail externe qui vise à assurer leur reconnaissance et à construire des partenariats avec d’autres interlocuteurs : cela nécessite un travail de relation, de communication et parfois de négociation avec de multiples interlocuteurs extérieurs (Etat, services techniques, secteur privé, ONG, bailleurs de fonds,…).

 

Dans la plupart des cas, les OP ont des ressources humaines et financières souvent très limitées par rapport à leurs ambitions : elles se retrouvent souvent dans l’obligation de trouver un équilibre entre le travail interne (être à l’écoute et répondre aux attentes des membres, informer et consolider l’organisation) et le travail externe (répondre aux sollicitations, créer et nourrir les partenariats). Cette tension entre dynamique interne et relations externes est source de fragilité : elle constitue une des limites dans l’effort que les OP mènent pour assurer les missions qu’elles se sont données. D’autres limitations existent dans l’environnement des OP qui ne leur est pas souvent favorable. 

 

Les partenaires des OP, et en premier lieu les bailleurs de fonds, doivent être attentifs à trois facteurs clés qui permettront aux OP de gérer cet équilibre délicat pour se consolider et être en mesure de mieux assurer les missions qu’elles se sont données :

 

I. Trouver un meilleur équilibre entre le renforcement institutionnel des OP et l’appui à leurs activités. Il y a un fossé important entre les ambitions de la plupart des OP et les moyens humains et financiers dont elles disposent. Il est illusoire de compter sur la seule mobilisation de ressources financières internes (cotisations, marge commerciale sur activités économiques) pour combler ce fossé. Il est nécessaire de mobiliser des ressources financières diversifiées (part de la valeur ajoutée agricole, financements publics nationaux ou des agences de coopération, contribution des membres,…) et de construire des mécanismes en mesure d’apporter aux OP les fonds nécessaires au développement de leurs capacités humaines et financières (ces fonds doivent pouvoir être gérés directement par l’OP, favorisant en cela un apprentissage concret de la gestion). Beaucoup d’appuis extérieurs aux OP se concentrent dans le soutien à une ou plusieurs activités particulières de ces organisations sans se préoccuper directement du renforcement global de leurs capacités dans la durée. Par exemple, on finance un programme de banques de céréales d’une organisation mais on s’aperçoit après que cette même organisation n’a pas pu assurer un suivi efficace de la mise en place et du fonctionnement du réseau de banques de céréales financées.

 

En terme d’instrument de coopération, des intervenants intégrant le souci de renforcer les OP achoppent parfois du fait de procédures financières lourdes et centralisées qui facilitent une domination de l’administration sur les orientations et les décisions de décaissement. Souvent, ces programmes sont en mesure de financer des activités conduites par les OP mais ne peuvent pas leur apporter les ressources longues et stables nécessaires à leur renforcement institutionnel (embauche de salariés, organisation de réunions, d’études,…)[2]. Selon les opportunités, une organisation pourra recruter un salarié pour animer et suivre une action entreprise par l’OP mais la fin du programme d’appui à cette activité signera le départ de ce personnel. Cette situation entretient la faiblesse des OP, donnant alors l’occasion à leurs détracteurs de souligner leurs limites, les enfermant ainsi dans un cercle vicieux.

 

En complément, pour le soutien à leurs activités, la priorité devrait être donnée à la mise en place de mécanismes financiers privilégiant la transparence des procédures et surtout la souplesse pour être en mesure de répondre à des demandes souvent fragmentées (dans le temps et l’espace) et difficilement planifiables. Ces mécanismes devraient être gouvernés par les représentants des OP, contribuant en cela à renforcer leurs capacités de gestion et d’orientation des décisions. Dans la mesure du possible, ces mécanismes devraient être en partie décentralisés au sein d’un pays pour favoriser le renforcement des capacités des échelons locaux des OP. L’expérience montre aussi que la progressivité de la démarche est importante : l’apprentissage de la gestion directe facilite l’acquisition et le renforcement des compétences et les montants gérés directement par l’OP peuvent croître progressivement au fur et à mesure que ces capacités se renforcent.

 

Un autre point mérite l’attention des intervenants extérieurs souhaitant renforcer les OP : la question de leur légitimité et de leur représentativité. Souvent, on reproche aux OP de ne pas être « représentatives » de l’ensemble des ruraux. Dans aucun pays, on ne connaît des organisations paysannes qui répondent pleinement à ce critère. La vraie question à se poser est de savoir si les OP sont légitimes, si elles sont enracinées réellement dans le monde rural et si elles répondent aux intérêts de leurs membres. Renforcer leur légitimité et améliorer leur représentativité devient alors un objectif en soi du renforcement institutionnel. Pour cela, elles ont besoin de moyens financiers et humains qui vont au delà d’appuis visant à leur permettre de jouer un rôle précis. Par exemple, on demande à une organisation de producteurs de coton de donner son avis sur la restructuration de la filière mais on lui accorde rarement les moyens d’organiser des réunions dans les nombreux villages où elle a des membres afin d’expliquer les enjeux, d’analyser le point de vue des producteurs et d’en réaliser une synthèse pouvant contribuer utilement aux débats sur la restructuration de la filière.

 

Enfin, l’appui institutionnel, combiné au renforcement des activités des OP, nécessite un engagement de long terme, dont les modalités de mise en œuvre doivent pouvoir évoluer en fonction du développement des OP.

 

II. Engager et nourrir un dialogue constructif avec l’Etat. Même s’ils affichent leur bonne volonté dans des documents de stratégie pour le secteur rural, il n’est pas rare d’observer de fortes résistances des administrations face à la montée en puissance des OP. Les résistances observées  sont aussi liées à la pauvreté généralisée et les réflexes de survie qui s’ensuivent : des fonctionnaires intermédiaires ou locaux, mal payés, ont tendance à préserver leurs pouvoirs et leur statut social en gardant le monopole de certaines fonctions, générant souvent des revenus illicites. On observe aussi des stratégies de contournement et d’obstruction de l’administration qui cherche à favoriser des OP qu’elle contrôle au détriment des OP plus indépendantes[3]. La perspective de financements extérieurs plus importants dédiés aux OP renforce cette tendance à considérer les OP comme des concurrentes dans l’accès à la ressource de l’aide internationale.

 

Plutôt que de cloisonner les interventions (réforme de l’Etat d’un côté, renforcement des OP de l’autre), il faudrait, en parallèle à des programmes spécifiques de renforcement des OP, soutenir des initiatives associant les acteurs publics et les OP autour d’objectifs conjoints (formations et voyages d’échange pour mieux analyser les politiques agricoles, les réalisations réussies dans le développement,…). Parmi les fonctions pendant longtemps assumées tant bien que mal par les Etats, certaines relèvent de fonctions régaliennes (régulation, réglementation,…), d’autres sont partageables entre pouvoirs publics d’autres acteurs, et d’autres sont transférables moyennant mesures d’accompagnement. L’ouverture et l’entretien d’un dialogue constructif doit aussi servir de base à la progressive répartition des rôles entre les pouvoirs publics, les OP et parfois le secteur privé marchand. Ces ajustements nécessitent un dialogue et des négociations équilibrées afin d’éviter de plaquer des solutions toutes faites. Le renforcement institutionnel des OP engagées dans ce genre de dialogue est justement une condition importante de sa qualité, en étroite articulation avec les interventions visant le renforcement institutionnel ou la réforme des appareils publics.

 

En ce sens, les situations de conflits ou de manque de coopération ne pourront être dépassées que si des efforts considérables sont réalisés en terme de renouvellement et/ou de formation des cadres de l’administration pour les rendre plus réceptifs à des collaborations avec des OP. Cela montre à l’évidence que le renforcement des OP n’est pas qu’un problème technique mais pose des questions de gouvernance globale et de régulation du secteur agricole et rural.

 

Dans certaines situations, la présence d’agents expatriés en accompagnement de ces OP facilite les relations avec l’administration mais aussi le renforcement de l’OP : cette fonction d’accompagnement exige de grandes qualités d’écoute de la part de la personne en poste mais aussi une capacité à respecter le rythme propre de l’OP et sa démarche  plutôt que de vouloir « faire à sa place ».

III. D’une approche fonctionnelle et atomisée à l’élaboration de programmes globaux pour renforcer les OP. La plupart des interventions extérieures en appui aux OP s’attachent à les renforcer dans une ou plusieurs dimensions de leurs activités, liées à telle ou telle fonction. Or, la spécificité d’une OP est d’être un acteur social collectif, porteur des aspirations de ses membres. Ces aspirations se réduisent rarement à de simples bénéfices financiers. Les ruraux organisés souhaitent souvent peser sur les décisions qui affectent leur environnement (foncier, échanges commerciaux, réglementation,…) pour défendre et améliorer leur mode de vie.

Cette dimension globale de l’action des OP est rarement entendue par les partenaires extérieurs qui réduisent souvent les politiques rurales à une somme d’intervention transversales (crédit, foncier) ou spécialisées par produit, souvent mal articulées car mises en œuvre par des services voire des ministères différents. Face à cela, les OP sont dans l’obligation de multiplier les relations avec beaucoup d’intervenants, de bâtir plusieurs programmes d’activités, ce qui consomme une bonne partie de leurs faibles énergies. Une piste de solution réside dans l’élaboration de programmes par les OP[1], combinant la réalisation d’activités et le renforcement institutionnel, et susceptibles de recevoir des financements de sources diverses (principe des basket funds adapté aux OP).

 

 



[1] Un bon exemple est le programme triennal 2003 / 2005 élaboré cette année par l’Association des organisations paysannes professionnelle du Mali (AOPP). On soulignera l’importance en soi de cet exercice difficile qui oblige les responsables de l’organisation d’intégrer l’ensemble de leurs activités dans un tout cohérent doté d’objectifs et de finalités explicitées.



Enfin, il est primordial que les agences de coopération qui collaborent avec des OP, mais aussi les Etats, se donnent les moyens de mieux comprendre les évolutions en milieu rural et d’être à l’écoute de ces OP à travers un dialogue avec leurs responsables et leurs membres : que sont ces OP ? Que veulent-elles ? Quelles sont leurs contraintes et comment voient-elles la redéfinition d’un nouveau type de partenariat avec les autres acteurs ?.

 

 

 


 

 

Sur le Web

 

Sites utiles

 

Banque Mondiale : Rural producers organizations

http://lnweb18.worldbank.org/ESSD/essdext.nsf/16ParentDoc/ProducerOrganizations

 

Réseau APM (Agricultures Paysannes, société et Mondialisation)

Page sur les organisations paysannes et indigènes

http://www.zooide.com/apm/htm/framesetth6.html

 

Le CNCR (Conseil national de concertation et de coopération des ruraux), Sénégal

http://www.cncr.org/

 

Le ROPPA (Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest)

http://www.cncr.org/roppa/

 

L’Inter-Réseaux Développement rural

www.inter-reseaux.org

 

 


 

 

 

 

 



[1] Inter-Réseaux, 32 rue Le Peletier 75009 Paris, www.inter-reseaux.org

 

[2] Le renforcement institutionnel d’une organisation peut être schématiquement résumé par le renforcement de ses capacités techniques et stratégiques : sur la manière d’assurer ce renforcement, voir Denis Pesche (1999).

[3] A ce titre, le rôle des Chambres d’agriculture dans plusieurs pays africains mériterait d’être clarifié pour éviter de leur attribuer le monopole de la représentation des intérêts des ruraux. Elles doivent plutôt se concentrer sur l’amélioration du dialogue entre leurs membres (des producteurs et des OP) et l’Etat mais aussi sur la fourniture de services d’intérêt général.

[4] Un bon exemple est le programme triennal 2003 / 2005 élaboré cette année par l’Association des organisations paysannes professionnelle du Mali (AOPP). On soulignera l’importance en soi de cet exercice difficile qui oblige les responsables de l’organisation d’intégrer l’ensemble de leurs activités dans un tout cohérent doté d’objectifs et de finalités explicitées.

Par Denis Pesche - Publié dans : Organisations paysannes
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Mercredi 21 juin 2006

En quoi l’analyse des politiques publiques permet de mieux comprendre l’action collective « organisée » ?

 

Exemples tirés d’un travail de recherche sur le syndicalisme agricole spécialisé en France[1].

 

Denis Pesche – Juin 2003

 

Cette courte note vise à montrer en quoi une meilleure connaissance de l’analyse des politiques publiques peut être utile à mobiliser pour mieux comprendre les modes d’action du syndicalisme agricole. A partir du cas français, plusieurs exemples sont apportées afin d’illustrer la fécondité de certains concepts et notions développées dans les approches cognitive des processus d’élaboration des politiques publiques. En effet, dans la mesure où, comme groupe d’intérêt, le syndicalisme cherche à influencer la définition et la mise en œuvre des politiques publiques dans le secteur agricole, la capacité de

 

 

I. Le cadre général de cette recherche 

 

En France, les associations spécialisées sont antérieures au syndicalisme général dans sa configuration actuelle (FNSEA) tout en y étant intégrées. Une hypothèse de départ est que la FNSEA peut être analysée comme la résultante d’équilibres entre des logiques sous sectorielles s’exprimant en grande partie dans la représentation d’intérêts spécialisés par produits ? Pour le sens commun : « Le lobby céréalier est puissant, depuis longtemps ». Mais quels sont les ressorts de cette « puissance » reconnue par beaucoup mais méconnue dans ses fondements ? Comment s’est elle construit ?

 

Quels liens entre « Action collective » et politiques publiques ?

 

On assimile parfois l’action collective à des logiques de mouvements sociaux ou de protestation, préférant la catégorie d’organisation pour analyser les formes plus stabilisées d’institutions, comme le syndicalisme. Or, en s’intéressant à la construction d’une organisation de défense des intérêts, on doit forcément analyser la construction d’une action collective « stabilisée » qui, dans ses modes de faire, génère de l’action collective « non stabilisée » à ses marges. Et c’est sans doute dans sa capacité à générer, contrôler, récupérer ou se défier de l’action collective non stabilisée qu’une organisation tire en partie sa force.

 

On peut considérer que la défense des intérêts a pour objet l’accès et la production d’un bien commun appelé politique publique orientée selon ses intérêts, mais peut aussi en plus tirer des bénéfices indirects du fait se son engagement dans l’élaboration et la gestion des politiques publiques[2]. A la différence du syndicalisme ouvrier, qui est engagé dans la confrontation avec le patronat, le syndicalisme agricole est en position de médiation directe entre l’ensemble des agriculteurs et l’Etat : l’agriculture est une affaire d’Etat (Coulomb et al 1990). Il y a donc nécessairement, besoin de comprendre l’action de l’Etat dans le domaine agricole, pour comprendre la façon dont les groupes d’agriculteurs s’engagent dans la représentation de leurs intérêts et l’élaboration des politiques.

 

 

 

II. Les apports de quelques outils d’analyse des politiques publiques

 

Dans cette recherche, nous n’avons pas utilisé l’analyse des politiques publiques en tant que telle, car elle n’est pas directement reliée à l’objet de recherche (le syndicalisme agricole). Par contre, certains outils et angles d’analyse des politiques publiques ont stimulé certains aspects de la recherche en mettant en lumière des articulations entre action collective, élaboration et mise en œuvre des politiques.

 

On peut citer quelques exemples où l’utilisation d’outils et de concept issus de l’analyse des politiques publiques a été utile pour mieux comprendre les ressorts de l’action collective du syndicalisme agricole :

 

  1. Le réinvestissement des territoires (l’écheveau sectoriel / territorial)
  2. La mobilisation de l’expertise et modalités d’élaboration des politiques publiques
  3. Evolution de la topologie des lieux de décision  et réseaux de politique publique
  4. Evolution des référentiels de politiques publiques

 

 

1. Réinvestissement des territoires (l’écheveau sectoriel / territorial)

On peut constater depuis quelques décennies un glissement sémantique du terroir, réservoir identitaire, au bassin, point d’application des politiques sectorielles, base des logiques verticales de défense des intérêts. Cette confusion entretenue par les acteurs dans les différents registres d’usage des notions de territoire s’observe très concrètement dans les stratégies des acteurs collectifs :

  • La Fédération Nationale Porcine, qu’on ne peut pas soupçonner d’être un acteur central d’un développement local et territorial équilibré, utilise néanmoins le support de la Maison de la Bretagne à Bruxelles pour défendre ses intérêts au niveau européen : le territoire devient dans ce cas une ressource comme une autre dans le travail de lobbying.
  • La stratégie du rejet puis la pratique du modelage est souvent constatée : avant la décision d’une politique, la profession critique en bloc les options de politique envisagées (même si en son sein des débats peuvent exister) pour, après la décision, faire pression pour en modeler les modalités d’application. Le territoire peut alors refaire surface car le territoire est un des supports du pouvoir. Deux exemple : face au rejet (avant tout politique) de la profession agricole, la politique des quotas laitiers en 1984 s’est mis en œuvre par le biais des industries de transformation qui gèrent les quotas mais le syndicalisme fait finalement pression pour rentrer dans le jeu à travers les commissions départementales pour la répartition des référence laitières libérées. Dans un autre registre, des tensions entre FNSEA et AGPB ont existé sur les modalités de calcul des rendements de référence pour estimer le montant les primes dans le cadre de la réforme de la PAC en 1992 : base départementale + % national (effet redistributif) ou base individuelle.

 

 

2. La mobilisation de l’expertise et modalités d’élaboration des politiques publiques

Les modalités d’élaboration des politiques publiques induisent des changements au sein du syndicalisme en terme de mobilisation d’expertise :

  • Dès les années 60, l’AGPB embauche de salariés avec des profils de juristes et science Po alors que la FNSEA restera le domaine des agronomes (adaptation à la complexification réglementaire des politiques publiques mais aussi stratégie astucieuse de se constituer une expertise qui partage l’habitus des décideurs.
  • La montée en puissance de la communication dans les stratégies de lobbying avec la généralisation de l’usage des sondages pour « faire l’opinion [3]» (force des médias, importance de « l’opinion publique »), pour compenser la baisse du nombre d’agriculteur dans la population (qui donnait auparavant un poids politique en soi).

 

3. Evolution de la topologie des lieux de décision et réseaux de politique publique

La construction de la représentation des intérêts ne peut s’analyser sans prise en compte des interactions avec l’évolution des modalités de prise de décision politique.

  • On ne peut pas comprendre la rapidité et l’ampleur de l’influence de la jeune AGPB dans les années 1930 si on n’analyse pas la trajectoire de ses dirigeants et le fait qu’ils ont partagés, pour les principaux, la formation d’ingénieur agronome (Grignon, petites promotions à l’époque) avec les hauts fonctionnaires du ministère de l’agriculture de l’époque (proximité : notion d’epistemic community)
  • Aux USA, le renforcement du poids des syndicats par produits (Wheat growers, …) est directement lié à la création de sous-commissions au congrès pour discuter des politiques agricoles par produit[4].
  • On peut aussi évoquer le « Yalta » de la profession agricole dans les années 1960 : à l’AGPB l’Europe avec la PAC et au CNJA / FNSEA la France avec la politique des structures avec la transformation du statut de fait du ministère français de l’agriculture qui, de cible du lobbying dans les années 50, devient un allié des OPA dans le lobbying vers Bruxelles après la PAC.

 

L’analyse des réseaux de politique publique[5] permet de mettre en évidence les liens « qualitatifs », débusquer des connexions peu apparentes qui sont au fondement de l’efficacité de l’action de pression. 

 

  • On peut mettre en évidence les réseaux privilégiés de l’AGPB avec le ministère des finances alors que la FNSEA est plutôt « sur » le ministère de l’agriculture ; on peut parler d’un éclectisme politique de l’AGPB qui, à la manière des lobby US, entretien de bonnes relations avec la droite comme avec les socialistes alors que la FNSEA a joué pendant longtemps une carte RPR. On rentre dans l’analyse des liens entre l’élaboration des politiques publiques (domaine sectoriel, voire technique) et le champ politique plus large.

 

4. Référentiel de politiques publiques

 

L’objectif est de mieux cerner les mécanismes de représentation, de délégation : « ceux qui ont pour charge de donner de la paysannerie la représentation dominante sont les moins conformes à la réalité dominante de la paysannerie (…) » (Maresca 1983). Les dirigeants ne représentent en général pas ce que sont les paysans mais ce qu’ils aspirent à devenir. Le dirigeant fait le groupe tout autant que l’inverse[6]. Ces dirigeants font partie des médiateurs qu’analyse l’école cognitiviste des politiques publiques.

 

On peut prendre pour exemple la figure de l’entrepreneur agricole. L’existence d’entrepreneurs agricoles n’est pas nouvelle : ils existent déjà au 19e siècle, mais cette image de l’entrepreneur agricole devient dans les années 1960 une image mobilisatrice pour le monde agricole et rentre aussi en résonance avec le référentiel modernisateur (Muller 1984). L’image de l’entrepreneur agricole est alors intégratrice : même si l’entrepreneur agricole est loin de représenter la majorité, beaucoup aspirent à lui ressembler et les OPA valorisent cette image pour agrandir leur groupe de référence[7]. Plus tard, après les crises successive et les réformes des politiques agricoles européennes (1984, 1992), cette image de l’entrepreneur agricole devient excluante : il y a ceux qui sont de véritables entrepreneurs agricoles, qui méritent de bénéficier des politiques agricoles, et ceux qui ne sont pas compétitifs et qui relèvent de politiques sociales ou d’aménagement du territoire. Se définir comme entrepreneur revient alors à se démarquer de l’autre. Une même « image » peut jouer des rôles différents dans des référentiels différents. Le référentiel[8] est un construit social (ensemble de normes ou images de référence en fonction desquelles sont définis les critères d’intervention de l’Etat) dont l’analyse renseigne sur les stratégies des organisations.

 

 

 

 

Bibliographie

 

Boltanski L, 1982, Les cadres : la formation d'un groupe social, Paris: Les éditions de Minuit, 523 pp.

Bourdieu P, 1981, "La représentation politique : éléments pour une théorie du champ politique", in Actes de la Recherche en Sciences Sociales n°n°36/37, pp 3-24.

Champagne P, 1990, Faire l'opinion : le nouveau jeu politique, Paris: Editions de Minuit

Coulomb P, Delorme H, Hervieu B, Jollivet M, Lacombe P, 1990, Les agriculteurs et la politique, Paris: Presse de la FNSP, 594 pp.

Faure A, Pollet G, Warin P, dir, 1995, La Construction du sens dans les politiques publiques : débats autour de la notion de référentiel, Paris: L'Harmattan, 191 pp.

Julien B, 1988, Les groupes de pression américains : le lobby agro-alimentaire à l'assaut du pouvoir, Paris: Skippers, 235 pp.

Keeler JT, 1987, The Politics of Neocorporatism in France : farmers, the State, and Agricultural Policy-making in the Fifth Republic, New York, Oxford: Oxford University Press, 369 pp.

Le Galès P, Thatcher M, dir, 1995, Les réseaux de politique publique : débats autour des policy networks, Paris: L'Harmattan, 272 pp.

Maresca S, 1983, Les dirigeants paysans, paris: Les Editions de Minuit, 294 pp.

Muller P, 1984, Le technocrate et le paysan, Paris: Editions économie et humanisme, Les éditions ouvrières, 174 pp.

Offerlé M, 1994, Sociologie des groupes d'intérêts, Paris: Montchrestien, 156 pp.

Pesche D, 2000, Le syndicalisme agricole spécialisé en France : entre la spécificité des intérêts et le besoin d'alliances, Paris: L'Harmattan, 368 pp.

 



[1] Pesche D, 2000, Le syndicalisme agricole spécialisé en France : entre la spécificité des intérêts et le besoin d'alliances, Paris: L'Harmattan, 368 pp. Ce travail a plus particulièrement analysé, dans une logique historique et comparative de construction du champ syndical agricole en France, deux syndicats agricoles spécialisés : l’association générale des producteurs de blé et autres céréales (AGPB) et la fédération nationale des producteurs de lait (FNPL).

[2] Keeler JT, 1987, The Politics of Neocorporatism in France : farmers, the State, and Agricultural Policy-making in the Fifth Republic, New York, Oxford: Oxford University Press, 369 pp.

[3] Champagne P, 1990, Faire l'opinion : le nouveau jeu politique, Paris: Editions de Minuit

[4] Julien B, 1988, Les groupes de pression américains : le lobby agro-alimentaire à l'assaut du pouvoir, Paris: Skippers, 235 pp.

[5] Le Galès P, Thatcher M, dir, 1995, Les réseaux de politique publique : débats autour des policy networks, Paris: L'Harmattan, 272 pp.

[6] Boltanski L, 1982, Les cadres : la formation d'un groupe social, Paris: Les éditions de Minuit, 523 pp. ; Bourdieu P, 1981, "La représentation politique : éléments pour une théorie du champ politique", in Actes de la Recherche en Sciences Sociales n°n°36/37, pp 3-24.

[7] Offerlé M, 1994, Sociologie des groupes d'intérêts, Paris: Montchrestien, 156 pp.

[8] Faure A, Pollet G, Warin P, dir, 1995, La Construction du sens dans les politiques publiques : débats autour de la notion de référentiel, Paris: L'Harmattan, 191 pp.

Par Denis Pesche - Publié dans : Organisations paysannes
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Mercredi 21 juin 2006
Le « capital social » est-il capital ?

Synthèse bibliographique

 Denis Pesche - Note non publiée, septembre 2004

Forgé dans les années 1980 par des sociologues et des économistes d’écoles de pensées différentes, la notion de capital social connaît depuis quelques années, après avoir été popularisée par des politologues américains, une grande vogue, en particulier dans le monde du développement[1]. De nombreux articles et analyses ont été écrits sur le sujet[2] et cette note vise à en présenter quelques idées essentielles issues d’écrit fondateurs ou de commentaires facilement accessibles. Cette note n’a pas l’ambition de constituer une analyse de plus autour de cette notion adulée et controversée, mais plutôt d’être une invitation à la lecture de texte originaux sur ce thème du capital social.

 

Trois noms sont en général associés à la notion de capital social : les sociologues Pierre Bourdieu, John S. Coleman et le politologue Robert Putnam. Bien d’autres personnes ont écrit et utilisent cette notion mais ces trois auteurs sont unanimement reconnus comme précurseurs pour avoir utilisé cette notion en la situant dans des corpus théoriques différents et pour répondre à des questions spécifiques.

 

Trois auteurs, trois sens différents donnés à la notion de capital social

 

En 1980, Pierre Bourdieu propose la définition suivante[3] : « Le capital social est l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissances et d’inter-reconnaissance ; ou, en d’autres termes, d’appartenance à un groupe, comme ensemble d’agents qui ne sont pas seulement dotés de propriétés communes (susceptibles d’être perçues par l’observateur, par les autres ou par eux-mêmes) mais sont aussi unis par des liaisons permanentes et utiles (…) ». Pour lui, le capital social est à la fois un attribut individuel mais le capital social d’un individu est aussi lié à son appartenance à un groupe. Pierre Bourdieu poursuit en précisant l’importance de la notion de proximité, au sens large : « Ces liaisons sont irréductibles aux relations objectives de proximité dans l’espace physique (géographique) ou même dans l’espace économique et social parce qu’elles sont fondées sur des échanges inséparablement matériels et symboliques dont l’instauration et la perpétuation supposent la re-connaissance de cette proximité ». Pour Bourdieu, la notion de capital social est liée aux autres notions qui constituent les éléments de sa théorie des champs « le volume de capital social que possède un agent particulier dépend donc de l’étendue du réseau des liaisons qu’il peut effectivement mobiliser et du volume du capital (économique, culturel ou symbolique) possédé en propre par chacun de ceux auxquels il est lié ». Pierre Bourdieu utilise la notion de capital social comme complémentaire de celles de capital économique et capital culturel : elle lui permet d’expliquer pourquoi certains individus, a priori identiquement dotés en capital économique et/ou culturel, peuvent en tirer un profit très différent, en mobilisant leurs « relations ». Pour lui, le capital social ne fait que redoubler les effets de domination imputables aux autres formes de capitaux, économique et culturel[4].

 

Pour Bourdieu, « les profits que procure l’appartenance à un groupe sont au fondement de la solidarité qui les rend possibles » : certains groupes assurent une concentration de capital social (comme les clubs sélects, par exemple). Selon lui, « l’existence d’un réseau de liaisons n’est pas un donné naturel, ni même un « donné social » constitué une fois pour toute (…) mais le produit du travail d’instauration et d’entretien qui est nécessaire pour produire et reproduire des liaisons durables et utiles ». Le capital social est donc une notion utile pour comprendre la genèse des groupes, leurs dynamiques, grâce à l’alchimie de l’échange : « l’échange transforme les chose échangées en signes de reconnaissance mutuelle et la reconnaissance de l’appartenance au groupe qu’elle implique, produit le groupe et détermine du même coup les limites du groupe, c’est-à-dire les limites au-delà desquelles l’échange constitutif ne peut avoir lieu ». Pierre Bourdieu relie cette notion de capital social aux mécanismes de délégation au sein des groupes et de représentation : la nomination de représentants permet de « concentrer entre les mains d’un agent singulier la totalité du capital social qui fonde l’existence du groupe (famille, nation mais aussi association, parti) ». « Les groupes institués délèguent leur capital social à tous leurs membres mais à des degrés très inégaux ». Mais finalement, Pierre Bourdieu utilisera assez peu cette notion qu’il a introduite dans les sciences sociales et le numéro spécial des Actes de recherche en sciences sociales qu’il y consacre en 1980 sera le seul écrit concentrant des analyses autour de cette notion.

 

Quelques années plus tard, un sociologue américain, John S. Coleman, s’intéresse à la manière dont le capital humain peut se développer chez l’individu. Pour John S. Coleman, les sciences sociales sont partagées entre, d’un côté, un courant « sociologique » qui voit les acteurs comme le produit d’une socialisation et mus par des normes, des règles et des obligations et, d’un autre côté, un courant « économiste » qui pensent les acteurs comme ayant des objectifs indépendants cherchant à maximiser l’utilité[5]. John S. Coleman cherche à dépasser ces deux visions en « important les principes de l’action rationnelle des économistes pour l’analyse des systèmes sociaux » : le capital social est pour lui un outil au service de cette finalité. Pour lui, le capital social est avant tout défini par sa fonction : « Ce n’est pas une entité simple mais une variété de choses avec deux éléments en commun : tous ont un lien avec des aspects de la structure sociale, et ils facilitent certaines actions des acteurs - individus ou organisations – au sein des structures. Comme les autres formes de capital, le capital social est productif et rend possible la réalisation de certains fins qui n’aurait pas été possible sans son existence ». John S. Coleman situe l’utilisation qu’il fait du capital social dans la lignée des progrès de la science économique avec l’introduction de la notion de capital humain : le capital physique est tangible, incarné dans des formes matérielles observables (machines, outils,…), le capital humain est moins tangible (ce sont les compétences et les connaissances acquises par l’individu) et le capital social l’est encore moins dans la mesure où il est lié aux relations entre les individus. Mais ces trois formes de capital contribuent chacune à faciliter l’activité productive : un groupe au sein duquel règnent loyauté et confiance accomplira plus de choses qu’un groupe qui en est moins doté. Pour comprendre en quoi les relations sociales peuvent constituer un capital utile pour les individus, John S. Coleman explore les différentes formes que peut prendre le capital social : pour lui, le capital social peut être constitué de dettes et obligations d’un individu envers d’autres qui lui ont rendu des services (avec leur opposé, les attentes) mais peut aussi être une manière d’accéder à de l’information ou alors il peut s’incarner dans des normes rendues effectives par des sanctions.

John S. Coleman s’intéresse plus particulièrement aux questions d’éducation et cherche à comprendre comment le capital social, au sein de la famille comme de la communauté, peut jouer un rôle dans la création de capital humain pour les nouvelles générations. Il cherche aussi à déterminer si le capital social est un bien public : pour lui, le capital financier et humain sont principalement privés car ils bénéficient avant tout à ceux qui l’ont accumulé alors que certaines formes de capital social peuvent être considérées comme un bien public dont l’évolution est parfois le sous-produit d’autres activités. En effet, ceux qui produisent du capital social n’en bénéficient qu’en partie alors que la communauté en tire aussi profit. Pour John S. Coleman, le capital social présente cette vertu première de produire de la confiance et, par voie de conséquence, de faciliter les transactions sur les marchés. Capital social et confiance améliorent plus généralement encore la capacité des individus à travailler ensemble et à agir collectivement[6].

 

S’inspirant des analyses de Coleman, le politologue Robert Putnam va élargir l’usage de la notion de capital social et lui donner une audience auprès d’un vaste public. Cet auteur, se basant sur des travaux cherchant à expliquer le dynamisme économique de l’Italie du Nord, avance l’idée que le capital social peut être attaché à des communautés larges (comme les régions) voire même à des nations. Analysant les différences entre régions italiennes, il émet l’idée que « l’engagement civique », mesuré par une série d’indicateurs, est à la base de meilleures performances sociales, institutionnelles et économiques. Les travaux qui popularisent l’analyse de Robert Putnam concernent la société américaine : dans son ouvrage phare, il développe la thèse du déclin de la société américaine en soulignant la dégradation du capital social qu’il mesure par une estimation de la participation politique, civique, religieuse et syndicale[7]. Pour « mesurer » le capital social, il élabore un indice synthétique qui agglomère 14 indicateurs regroupés en cinq dimensions : la vie organisationnelle de la communauté (associations, clubs,…), l’engagement dans les affaires publiques (participation aux élections, réunions publiques locales), l’engagement bénévole communautaire, la sociabilité informelle (réceptions entre amis) et la confiance sociale (sur bases déclaratives). On verra que cette question de la mesure du capital social sera une des pierres d’achoppement dans l’usage de cette notion par les sciences sociales.

L’autre apport reconnu de Robert Putnam est le fait de distinguer deux formes de capital social : celui qui établit des ponts entre groupes sociaux de nature différente et rend possible la généralisation de bonnes dispositions acquises dans le contexte d’un groupe vers d’autres contextes (capital social bridging ou « lubrifiant » sociologique) et le capital social qui rapproche les individus d’un même groupe (capital social bonding ou « colle » sociologique). En popularisant la notion de capital social, R. Putnam contribuera à l’inscrire dans l’agenda des agences de coopération économique (Banque Mondiale, OCDE) qui vont y consacrer une attention particulière.

 

Cet engouement des institutions internationales pour la notion de capital social peut être analysé comme l’indice du passage du « Washington consensus » néo-libéral vers des positions pouvant reconnaître le rôle que peuvent jouer les Etats et leurs interventions : avec cette notion, ces institutions cherchent à adopter un visage social après les critiques de l’ajustement structurel[8]. Pour la Banque Mondiale, le capital social fait référence aux institutions, normes et relations qui façonnent la qualité et la quantité des interactions sociales dans une société : il est de plus en plus reconnu que la cohésion sociale est déterminante pour la prospérité économique des sociétés et la durabilité de leur développement. Le capital social n’est pas simplement la somme des institutions qui fondent la société, c’est la « colle » qui les fait tenir ensemble[9].

L’OCDE fonde principalement sa vision du capital social sur les analyses de Robert Putnam. Pour l’OCDE, « le capital social est entendu de diverses façons selon les chercheurs mais dans le rapport, il représente les réseaux, les normes, les valeurs et les ententes qui facilitent la coopération au sein des groupes où entre eux. Il faut le distinguer des dispositifs politiques, institutionnels et juridiques plus formels qui ont un rôle complémentaire dans ce processus. L'importance du capital social dans les sociétés, et l'accès des individus à ce capital, sont souvent mesurés au moyen des taux de participation à divers types d'activités associatives et des niveaux déclarés de confiance »[10].

 

Une notion reconnue comme féconde mais sujette à de nombreuses critiques

 

Beaucoup reconnaissent l’utilité de la notion de capital social à plusieurs niveaux : la notion a permis, dans certains cas, de rapprocher économistes et sociologues et peut à se titre être considérée comme une notion féconde dans une logique de travaux interdisciplinaires. Le capital social aurait aussi permis d’intégrer la dimension sociale dans des analyses économiques qui l’ont souvent ignorée.

 

Mais les critiques concernant la notion de capital social sont aussi nombreuses[11]. On peut en lister quelques-uns qui sont récurrentes :

·        Une notion à la définition trop floue et fluctuante.

C’est la critique la plus courante. On reproche au capital social d’être une notion trop vague, dont la définition peut parfois mélanger les ressources échangées dans les relations et la nature des relations elles-mêmes. Avec des définitions larges, la notion de capital social risque d’englober des processus de nature différente et déboucher sur des analyses trop schématiques. En voulant agglomérer des éléments de nature différente (des relations, des sentiments, des biens échangés,…), ne court-on pas le risque de diluer les analyses ?

·        Une notion qui recouvre des aspects pris en compte depuis longtemps dans les sciences sociales. Que ce soit chez Alexis de Toqueville (le rôle des associations aux USA), Max Weber (l’analyse des religions) et Emile Durkheim (la problématique de la solidarité, du don,…), la réflexion sur le rôle des réseaux de relation dans le fonctionnement des sociétés n’est pas une chose nouvelle. Ce qu’apporte de nouveau la notion de capital social serait de focaliser sur les effets positifs supposés sur les sociétés et de chercher à articuler ces analyses dans le registre plus large de la notion de capital, en élargissant son usage à des éléments non monétaires.

·        Une notion le plus souvent présentée comme bénéfique.

Le capital social est souvent présenté comme étant un facteur forcément positif pour l’amélioration des conditions de vie des individus et pour le bien être des sociétés. Pourtant, on peut montrer facilement que ce qui compose la définition du capital social peut être utilisé pour des fins inavouables (mafias, réseaux criminels,…). Le capital social n’est pas forcément synonyme de civisme.

·        Une notion dont la mesure se révèle souvent une entreprise hasardeuse.

Même si les définitions du capital social réunissent en général les mêmes éléments (réseaux, normes, confiance et valeurs partagées), le sens dans lequel elles sont employées diffèrent selon les auteurs et les questions abordées, rendant le capital social difficile à cerner. Cette diversité rend les travaux sur le capital social difficilement comparables. Les thuriféraires du capital social estiment que la difficulté de sa mesure n’est que le reflet du caractère multidimensionnel de la notion.

·        Une notion qui ne démontre rien car elle peut induire des raisonnements tautologiques.

Si le capital social est l’émanation d’une structure sociale donnée, il ne peut être constaté que par les effets dans l’usage qu’en ont les acteurs. Mais comme les limites de ce qui constituent le capital social sont souvent floues, les effets du capital social sont aussi en partie ses causes, il y a un risque de circularité dans le raisonnement. La confiance fait-elle partie du capital social ou en est-elle le produit ? Finalement, on a parfois l’impression que certains auteurs cherchent à montrer que des ensembles de personnes qui ont une forte propension à un comportement coopératif (quelle qu’en soit l’origine) ou une forte propension à la confiance atteindront des objectifs communs plus facilement que ceux qui ne sont pas dotés de ces dispositions (cqfd !).

 

Malgré ces critiques, et en fait grâce à ces critiques, il faut reconnaître le fait que la notion de capital social contribue à alimenter les débats dans les sciences sociales, en particulier dans le domaine de l’action collective, de l’action publique et de la transformation des sociétés. En ce sens, malgré ses faiblesses, cette notion garde une utilité pourvu qu’on l’utilise en précisant le cadre conceptuel et théorique auquel on se rattache. Il faut aussi se garder d’un enthousiasme déplacé qui, chez certains, confère au capital social un pouvoir explicatif démesuré. La notion de capital social est sans doute un outil fécond si on sait l’éprouver aux données empiriques mais peut s’avérer un anesthésiant intellectuel si on en fait un instrument passe partout pour expliquer les défaillances de nos sociétés.

 

Denis Pesche – CIRAD TERA, septembre 2004.

 

Documents cités

 

 

Ballet J, Guillon R, 2003, Regards croisés sur le capital social, Paris: L'Harmattan, 186 pp.

Bevord A, 2003, "À propos des théories du capital social : du lien social à l’institution politique", in Sociologie du Travail n°45, pp 407-19.

Bourdieu P, 1980, "Le capital social : notes provisoires", in Actes de la Recherche en Sciences Sociales n°31, pp 2-3.

Coleman JS, 1988, "Social Capital in the Creation of Human Capital", in American Journal of Sociology Vol.94 Supplement pp 95-120.

Fine B, 2003, "Social Capital: The Wolrd Bank's Fungible Friend", in Journal of Agrarian Change Vol.3 n°4, pp 586-603.

Méda D, Quelques réflexions sur la notion de "capital social". http://www.place-publique.fr/richesse/meda.html

OCDE, 2001, Du bien-être des nations : le rôle du capital humain et social, OCDE, Paris, 136 pp

Portes A, 1998, "Social Capital : Its Origins and Applications in Modern Sociology", in Annual Revue of Sociology n°24, pp 1-24.



[1] Voir en particulier le site que la Banque Mondiale consacre à cette notion, http://www.worldbank.org/poverty/scapital/index.htm, mais aussi l’OCDE http://www.oecd.org/els/pdfs/EDSMINDOCF003.pdf.

 

[2] Les articles consacrés au capital social sont au nombre de 20 avant 1981, 109 entre 1991 et 1995 puis 1003 entre 1996 et mars 1999 (Putnam, 2002, cité par Bevord A, 2003, "À propos des théories du capital social : du lien social à l’institution politique", in Sociologie du Travail n°45, pp 407-19.

[3] Les éléments de définition sont issus de Bourdieu P, 1980, "Le capital social : notes provisoires", in Actes de la Recherche en Sciences Sociales n°31, pp 2-3.

[4] Bevord A., 2003.

[5] Sauf précisions contraire, les citations sont extraites de Coleman JS, 1988, "Social Capital in the Creation of Human Capital", in American Journal of Sociology Vol.94 Supplement pp 95-120.

[6] Bevord A., 2003.

[8] Fine B, 2003, "Social Capital: The World Bank's Fungible Friend", in Journal of Agrarian Change Vol.3 n°4, pp 586-603.

[10] OCDE, 2001, Du bien-être des nations : le rôle du capital humain et social, OCDE, Paris, 136 pp

[11] Les critiques retenues sont principalement issues de Bevord A, 2003, "À propos des théories du capital social : du lien social à l’institution politique", in Sociologie du Travail n°45, pp 407-19., de Ballet J, Guillon R, 2003, Regards croisés sur le capital social, Paris: L'Harmattan, 186 pp.et de Portes A, 1998, "Social Capital : Its Origins and Applications in Modern Sociology", in Annual Revue of Sociology n°24, pp 1-24. Voir aussi Méda D, Quelques réflexions sur la notion de "capital social". http://www.place-publique.fr/richesse/meda.html.

 

Par Denis Pesche - Publié dans : Sociologie
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Mercredi 21 juin 2006

Derrière la professionnalisation, plusieurs chemins…

 Denis Pesche - Article paru dans "Construire Ensemble", Revue du CESAO, n°4, Juin 2001

Après un rapide rappel historique de la notion de professionnalisation de l’agriculture, issue des milieux de la coopération française, cet article propose quelques éléments pour illustrer la mise en œuvre de cette idée, son articulation avec l’ambition plus large de renforcement des organisations de producteurs et évoque enfin des limites communes à ces approches en générale conçues depuis les pays du Nord ainsi que quelques enjeux pour le futur.

 

Le mot professionnalisation renvoie au sens large de renforcement des capacités et en cela peut faire l’unanimité. Parler de professionnalisation évoque un processus de changement où l’on part d’une situation pour tendre vers un autre, considérée comme souhaitable pour le monde rural africain. Derrière ce mot, il y a donc, pour certains, une démarche fondée sur une certaine vision du développement agricole et du rôle des organisations d’agriculteurs dans le développement rural. Nous verrons plus loin quels sont les ingrédients de cette vision.

 

Principalement véhiculé par l’aide française et quelques organismes français intervenant en coopération, cette démarche est née au début des années 1990 d’une rencontre entre :

§         La coopération française, soucieuse de contribuer à renforcer des organisations paysannes (OP) pour qu’elles puissent jouer un rôle croissant dans les économies agricoles et la définition des politiques en concertation avec les pouvoirs publics.

§         Des personnes proches ou issues du milieu agricole français qui portaient en elles l’héritage du développement du syndicalisme agricole français. S’appuyant dans les années 60 sur la reconnaissance du métier d’agriculteur, pour revaloriser le monde agricole perçu par le reste de la société comme traditionnel et peu ouvert au progrès, le syndicalisme agricole français s’est alors engagé, avec l’appui bienveillant des pouvoirs publics français, dans la mise en place d’un système de cogestion[1] de la politique agricole nationale.

 

Dans plusieurs pays d’Afrique[2], des programmes de professionnalisation se sont donné pour objectif d’accompagner les agriculteurs dans la construction de leurs organisation en les plaçant d’emblée dans un cadre de dialogue avec l’Etat. D’une manière générale, ces programmes contribuent à construire (ou soutenir) des organisations d’envergure nationale et susceptibles de négocier et mettre en œuvre des politiques agricoles avec l'Etat. Un des fondements de leur action est de mettre en avant la notion de « métier d’agriculteur », comme clé de toute action : « Avant, on naissait paysan, maintenant on devient agriculteur, en pratiquant un métier qui doit être reconnu par la société ».

 

Dans la pratique, ces programmes se concrétisent par des moyens favorisant la formation, les échanges paysans, le soutien à des initiatives paysannes et la mise en place de cadre de concertation entre les OP et l'Etat, le tout coordonné localement par des cadres français. Ces actions s’accompagnent aussi souvent d’une implication marquée des agriculteurs français, à travers l’AFDI (Agriculteurs français et développement international), dans le cadre d’échanges avec leurs homologues africains.

 

L’AFDI facilite l’établissement de liens directs entre agriculteurs africains et français. Elle estime que ces échanges sont au fondement d’une forme originale de coopération qui se distingue des actions classiques de développement conduites par les pouvoirs publics ou les ONG. L’échange entre paysans installe une connivence et s’inscrit dans une durée que l’approche des projets ne permet pas. C’est un levier puissant de développement en provoquant la réflexion et l’analyse comparée des initiatives professionnelles pour déboucher sur l’action. Pour l’AFDI, l’originalité de ces échanges reposent sur quatre éléments :

§         La notion de métier d’agriculteur, comme manière d’affirmer un identité professionnelle et prendre sa place dans la société

§         La ruralité qui fait de l’agriculteur un producteur mais aussi l’habitant d’un terroir

§         L’organisation professionnelle perçue non pas comme une fin en soi mais comme un outil de défense des intérêts des agriculteurs et d’amélioration de leurs conditions de vies

§         L’ambition de cogestion, c’est-à-dire d’instaurer un dialogue permanent entre les agriculteurs et l’Etat pour définir et mettre en œuvre les politiques agricoles.

 

Extrait de « Contribution de la profession agricole aux assises de la coopération internationale », 1996.

 

Pour la coopération française, les programmes de professionnalisation sont une des composantes d’un objectif plus large visant à soutenir l’organisation du monde rural en vue :

§         D’intégrer les populations rurales dans le développement économique et social du pays

§         D’améliorer la qualité et l’efficacité des services à l’agriculture en favorisant l’implication des agriculteurs dans la conception et la conduite des dispositifs de services

§         D’accroître l’efficacité des filières agricoles et améliorer le revenu des agriculteurs en favorisant l’implication des agriculteurs dans leur fonctionnement.

§         D’améliorer l’efficacité macro-économiques des politiques agricoles par la prise en compte des points de vue des représentants paysans.

 

Pour atteindre ces objectifs, la coopération française a conçu les programmes de professionnalisation de l’agriculture évoqués ci-dessus mais aussi d’autres formes d’action engageant des opérateurs plus classiques (bureaux d’étude, ONG) et des actions visant à accompagner les administrations africaines dans la création d’un environnement favorable aux OP, la mise en place de cadres de concertation.

 

La France n’est pas la seule à utiliser cette notion de professionnalisation de l’agriculture. La FAO en donne la définition suivante :

« L’objectif de la professionnalisation est de donner aux agriculteurs la place qui leur revient dans la société civile, en facilitant leur accès aux circuits économiques et aux marchés dont ils étaient exclus et en intégrant leurs activités à l'ensemble de l'économie. La professionnalisation est un processus de structuration à long terme de la profession agricole comportant:

§         conversion des organisations agricoles à caractère économique, comme les coopératives et les groupements précoopératifs en unités professionnelles, gérées de façon autonome par les agriculteurs et répondant aux critères d'efficacité et de rentabilité;

§         mise en place d'organisations professionnelles d'un nouveau type et dont la mission est de représenter les agriculteurs et de participer en leur nom à l'élaboration et à la mise en œuvre des politiques et des programmes de développement rural.

 

Dans le cadre des actions de restructuration menées jusqu'à présent, la mise en place de ces organisations s'est traduite par la création, ou par la restructuration lorsqu'elles elles existent déjà, de Chambres d'agriculture. Celles-ci peuvent constituer pour les agriculteurs, un modèle de représentation, un moyen d'expression et un outil de participation »[3]

 

Mettant en œuvre cette politique dans au moins trois pays (Togo, Mali et Maroc), la FAO affiche clairement la voie à suivre en instituant les Chambres d’agricultures comme le modèle de représentation des agriculteurs.

 

Perçu au départ comme une mode parmi d’autres, le renforcement des organisations paysannes est à l’évidence devenu un chantier important pour beaucoup d’intervenants en appui au monde rural. D’autres agences d’aide, sans utiliser le mot professionnalisation, s’engagent aussi dans des programmes visant le renforcement des capacités des organisations de producteurs. La Banque Mondiale, l’Union européenne ont développé ces dernières années des programmes spécifiques partageant en grande partie les objectifs évoqués ci-dessus. Toutes ces démarches ont au moins un point commun : elles naissent et sont promues par des intervenants extérieurs et sont mises en œuvre dans des cadres de coopération négociés avec les Etats africains. Elles ont aussi comme point commun de connaître des limites, plus ou moins marquées selon les situations :

 

§         Une vision trop agricole et donc réductrice du monde rural africain. Même s’ils s’en défendent, les promoteurs de la professionnalisation de l’agriculture prennent peu en compte la diversité des activités existantes en milieu rural et même souvent entre le rural et l’urbain. En valorisant le « métier d’agriculteur », ils sont difficilement à l’écoute des processus identitaires locaux où l’activité agricole n’est pas toujours dominante.

 

§         Une image idéalisée de l’agriculteur chef d’exploitation qui est parfois en décalage avec la complexité de fonctionnement des exploitations familiales africaines qui combinent plusieurs centres de décision (anciens, femmes, jeunes) et plusieurs logiques d’accumulation et de distribution des revenus. Cette idéalisation de l’agriculteur « véritable » entraîne parfois des jugements illégitimes où des intervenants extérieurs se permettent de questionner la « représentativité » de responsables paysans pourtant mandatés par leurs pairs.

 

§         Une tendance à se focaliser sur une approche économique à travers les filières de produits agricoles. Cette approche « découpe » la réalité et ne permet pas de s’attaquer à des problèmes de fonds comme le foncier, les flux migratoires, la diversification des activités en milieu rural ou la gestion des ressources naturelles.

 

§         Une tendance mal assumée à véhiculer un modèle organisationnel qui pousse à la spécialisation des organisations paysannes dans une logique fonctionnelle (la défense des intérêts avec les syndicat, d’un côté, les organisations économiques de l’autre) sans prendre toujours en compte le rythme propre des organisations existantes ni reconnaître leur potentiel à créer et inventer d’autres formes de représentation que celles que l’on connaît en Europe.

 

§         La difficile prise en compte, voire l’ignorance, par ces programmes des organisations paysannes fédératives déjà existantes. Jugées abusivement par certains peu représentatives, trop politiques,… ces organisations n’en existent pas moins et leur enracinement en milieu rural ne peut être mis en doute. A la différence d’autres intervenants (Coopération suisse par exemple, mais aussi beaucoup d’ONG d’Europe du Nord) qui ont positionné leurs appuis directement en soutien à des organisations paysannes existantes, les programmes de professionnalisation ont souvent contribué assez directement à l’émergence de nouvelles organisations de type fédératif (ANOPACI en Côte d’Ivoire, AOPP au Mali, Cercle des agriculteurs malgaches à Madagascar).

 

Depuis le début des années 1990, le paysage institutionnel, politique et économique de l’Afrique a changé. Crée en juillet 2000, le Réseau des organisations paysannes et producteurs agricoles d’Afrique de l’Ouest (ROPPA) fédère des organisations paysannes de 10 pays ouest-africains. Résultat d’un long cheminement, l’existence de ce réseau change la donne. Les conditions d’un véritable dialogue entre agences d’aide, organismes d’appui et organisations paysannes sont maintenant réunies : cette initiative va peu à peu recomposer les formes d’appui conçues et mise en œuvre de l’extérieur en permettant la multiplication d’espaces d’échange et d’analyse comparée entre des responsables paysans de différentes pays, aux histoires contrastées, mais confrontés aux mêmes enjeux : la marginalisation du monde rural dans les politiques nationales et la standardisation croissante des politiques économiques et agricoles selon des critères le plus souvent venus de l’extérieur.

 

Denis Pesche

Secrétaire exécutif de l’Inter-Réseaux



[1] La cogestion évoque à la fois la participation active à la conception des politiques agricoles mais aussi à leur mise en œuvre sur le terrain. Depuis les années 1960 et dans plusieurs domaines (vulgarisation et conseil agricole, gestion du foncier), les organisations agricoles françaises ont en partie remplacé l’administration dans la gestion de ces politiques.

[2] Madagascar, Bénin, Côte d’Ivoire, Mali, Burkina Faso, Guinée, Cameroun.

[3] FAO, M.T. Nadir, Réforme Agraire ; FAO, 1999 (http://www.fao.org/docrep/x3720t/x3720t07.htm)

 

 

Par Denis Pesche - Publié dans : Organisations paysannes
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Mercredi 21 juin 2006

Les ONG dans le champ du développement rural

 

Denis Pesche

 

Chapitre de l’ouvrage : J.P. Deler, Y. A. Fauré, A. Piveteau et P.J. Roca (dir.)

ONG et développement : société, économie, politique

Karthala, 1998, pp. 183-191.

 

 

Parler des ONG, c’est entrer dans un univers très hétérogène selon l’angle que l’on choisi, le pays que l’on évoque et le niveau d’analyse que l’on adopte. Etymologiquement et historiquement constituées par opposition au gouvernemental, les ONG recouvrent une grande diversité de situation qui va de la micro-ONG servant de couverture à un fonctionnaire « déflaté » du Sud à la multinationale écologico-médiatique qu’est Greenpeace. Aussi diverses soient elles, les ONG entretiennent toutes des relations d’alliance, d’interaction et de lutte avec d’autres institutions du développement.

 

Cet article n’est pas le résultat d’une recherche classique mais constitue un effort pour conceptualiser un certain nombre d'observations et de constatations issues d'une pratique professionnelle dans le domaine du développement rural. Son objectif principal est de proposer des éléments de réflexion, d’interrogation pour décrypter la diversité des ONG et en comprendre quelques logiques générales de fonctionnement par rapport aux populations « bénéficiaires » et aux autres institutions du développement.

 

Les bases de la construction d’un champ du développement

 

La construction d'un champ implique d'identifier les agents ou institutions qui font partie du champ et de définir leurs positions pour ainsi « établir la structure objective des relations entre les positions occupées par les agents et les institutions en concurrence entre eux » (BOURDIEU et WACQUANT 1992, p. 71 à 90). Dans le domaine du développement rural en coopération internationale, la première remarque que l’on peut faire est de se demander si il n’y a qu’un champ du développement ou si il ne faut pas imaginer plusieurs champs selon le niveau d’observation : ainsi, au Nord, les institutions de développement appartiendraient à un champ et au Sud, localement, on pourrait construire des champs spécifiques en fonction des enjeux locaux. Pourtant, telle ONG du Nord ou tel institut de recherche, engagé dans des relations avec d’autres organismes du Nord n’en développe pas moins des stratégies d’intervention au Sud. De la même façon, telle ONG du Sud puisera sa légitimité et souvent ses ressources dans des institutions du Nord. L’option de construire un champ du développement rural est donc a priori retenue.

 

 

Au niveau micro-sociologique, Olivier de Sardan identifie les principaux acteurs du développement (OLIVIER DE SARDAN 1993) : paysans de statuts divers, femmes, jeunes sans emploi, notables ruraux, agents de développement de terrain, représentants locaux de l'administration, membres d'ONG, experts de passage, assistants techniques européens,... A cette liste, on peut ajouter : les commerçants, les banquiers, les représentants des bailleurs de fonds, les universitaires et les ressortissants d'un village. Comment s'y retrouver dans cette longue liste ? Chacun est-il a mettre sur le même plan et dispose-t-il des mêmes atouts à faire valoir lorsqu'un projet de développement arrive ?

 

L'introduction de la notion de champ permet d'ébaucher à grands traits le "paysage du développement" à partir de la notion de domination. Sans entrer dans le débat foisonnant de la définition du développement, on peut, comme Olivier de Sardan, partir d'une de ses caractéristiques de base pour en faire une définition minimale : le développement, ce sont les transformations d'une société, la modification d'un état des rapports de force entre agents, transformations dans laquelle une ou des interventions extérieures" jouent un rôle (OLIVIER DE SARDAN 1993).

 

La répartition des agents dans le champ du développement peut se faire selon deux espèces de capital : l'argent et le savoir. L'argent, ou plus largement la puissance économique et matérielle est depuis longtemps un moyen de domination au sein de bon nombre de société. Le savoir n'est pas une donnée facilement mesurable comme l'argent ou la puissance économique : positionner des agents en fonction d’un paramètre comme le savoir impose de repérer, à un moment donné et à un endroit donné, quels sont les savoirs dominants. En effet, une des particularités d’un savoir est d'avoir la tendance à s'imposer aux autres types de savoirs, voire de les nier. Le savoir est une notion d’autant plus complexe à cerner qu’elle constitue en tant que tel un enjeu de lutte. De fait, le savoir, les connaissances ou plus largement l'assurance de détenir la vision légitime de la réalité, est un puissant moyen de domination en vigueur dans le champ du développement.

 

L'exemple du savoir technique dominant en agriculture est assez typique. Depuis des décennies, la majorité des "développeurs" a construit sa légitimité sur la détention d'une panoplie de savoirs techniques standardisés en méconnaissant le plus souvent les savoirs paysans. Une expérience comme celle de Campesino a campesino au Nicaragua (échanges de pratiques paysannes) porte en elle un fort pouvoir subversif en renversant les rapports de domination par le savoir : ce sont maintenant des chercheurs qui viennent voir les paysans pour tenter de comprendre les techniques qu'ils utilisent et la manière dont les innovations circulent d’une région à l’autre. De la même façon, l'analyse que fait Enda Graf Sahel de sa pratique en développement l'amène à penser un nouveau développement se basant sur une reconnaissance et une valorisation des "sens implicites ": la déconnexion non pas économique mais symbolique par rapport à la pensée dominante (dont le savoir dominant est une composante) est considérée comme la première étape indispensable à toute fondation d'un développement au service des dominés et des pauvres (NDIONE 1994).

 

 

Un des enjeux principaux du champ du développement est justement l'imposition d'une vision du monde et en particulier de ce que doit être le développement. La détention d'un savoir dominant les autres et des ressources matérielles, politiques et symboliques suffisantes devient un moyen privilégié d'assurer cette imposition et donc de maintenir voire d'améliorer sa position dans le champ. On peut ainsi, de manière schématique, attribuer à chaque agent du champ une certaine quantité de capital économique et de capital de savoir, proche du capital culturel de Pierre Bourdieu, pour schématiser , selon sous forme d’un schéma à deux dimensions un état donné du champ du développement. Cette forme de schématisation n'enferme en rien les agents dans des rôles prédéterminés.

 

Le plus souvent, les bailleurs de fonds occupent une place dominante dans le champ du développement : ils dominent bien sûr par l'argent qu'ils injectent dans le développement mais aussi par la vision de la réalité qu'ils contribuent à imposer en commanditant des expertises. Ils puisent une partie de leur légitimité dans la relation complexe et ambivalente qu'ils tissent avec ceux qui occupent une position dominante par leur savoir (experts, bureaux d'étude, universitaires,...). En retour, certains universitaires ou intellectuels tirent des profits matériels et symboliques de leur contractualisation avec les bailleurs de fonds et y puisent une légitimité pour leurs idées (ou leur nom) dans le cadre du savoir dominant. On observe aussi des pratiques de conversion de capital ou tel scientifique de haut niveau qui abandonne sa carrière de chercheur ou d’enseignant pour prendre des responsabilités au sein d'une agence d’aide, linverse semble très peu exister.

 

Traditionnellement, les bailleurs de fonds passent par des intermédiaires pour exécuter les projets de développement rural. Ces intermédiaires constituent un ensemble assez hétérogène ou se côtoient notables ruraux, représentant d’ONG, ressortissants, agents techniques et responsables paysans. Ce qui constitue le point commun à ces agents est le fait qu'ils sont en concurrence plus ou moins ouverte pour la captation de la rente matérielle des bailleurs de fonds mais aussi de la rente symbolique, et parfois politique, que constitue le fait d'avoir réalisé une activité bonne pour la communauté (ou au moins une partie significative de la communauté). On pourrait alors appeler cet espace une arène, au sens utilisé par Bailey (BAILEY, 1971, p. 103) avec cette distinction fondamentale par rapport au champ bourdieusien que l'arène, au sens de Bailey, est un lieu (physique ou symbolique) dont l’agent peut sortir et entrer selon sa volonté, et dont on peut décider de faire sortir et entrer quelqu'un. Certains des agents cet ensemble d’intermédiaires peuvent être assimilés à des courtiers du développement (OLIVIER DE SARDAN et BIERSCHENK 1993). Cette fonction de courtage peut même créer  des emplois spécifiques comme au Pérou ou certaines ONG emploient des "proyectologos" : personnes spécialisées dans la rédaction de projet intégrant toutes les recettes sémantiques et des atours conceptuels à même de séduire les bailleurs de fonds.

 


Parmi cet ensemble d'agents, les ressortissants occupent une place à part dans la mesure ou leurs séjours plus ou moins prolongés à l'extérieur de leur communauté leur a permis d'accumuler un capital économique mais aussi souvent des éléments du savoir dominant : capacité de comprendre et parler le langage des bailleurs de fonds, facilités avec l'écrit,... On observe d'ailleurs souvent que les grands leaders paysans dont nombre de personnes louent l'authenticité, possèdent souvent une histoire émaillée de voyages, de rencontres et d'ouvertures vers l'extérieur, leur apportant l’atout décisif de pouvoir de faire comprendre de l’extérieur.

 

Si les banquiers et les commerçants dominent par leur dotation en capital économique, ils se situent souvent en marge du champ du fait de leur engagement discontinu dans les interventions de développement. Ce schéma risque d’alimenter, involontairement d'ailleurs, une vision encore très répandue : celle des méchants commerçants opposés aux bons paysans. Dans la réalité, le commerçant (et notamment le petit) est souvent proche du paysan et c'est le plus souvent les agents du développement (ONG ou publics) et les intervenants extérieurs qui ont tendance à opposer ces deux catégories en diabolisant les commerçants. Cela ne veut pas dire, loin s'en faut, que paysans et commerçants n'ont pas d'intérêts divergents voire opposés mais leur position commune de dominés par le savoir dominant leur confère une proximité (sociale, culturelle,...) qui parfois expliquent les liens complexes qui les unissent. C'est le cas observé lors d'une étude au Sahel burkinabé qui montre que des groupements d'éleveurs "encadrés" par des ONG avaient des difficultés chroniques alors que d'autres groupements, comptant des commerçants en leur sein, voyaient leurs activités prospérer. Sans y voir forcément une relation de cause à effet, on peut penser que les groupements d’éleveurs créés par les ONG, souvent pour gérer une action imaginée de l'extérieur, ne tenaient pas la route au moindre problème alors que les autres groupements avaient trouvé une stabilité dans un mode de fonctionnement associant des éleveurs "purs", livrant régulièrement leur bétail et des éleveurs-commerçants, insérés dans les réseaux complexes de la mise en marché du bétail sahélien, et pouvant ainsi saisir les opportunités de ventes mais aussi d'approvisionnement en intrants d'élevage2

 

Le point faible de cette rapide esquisse d’un champ du développement rural réside sans doute dans son caractère schématique. Pourtant, au delà de la diversité des facteurs qui sont aux principes des divisions observées dans les diverses réalités sociales, on peut retrouver des régularités qui permettent de comparer des situations différentes. En adoptant le parti pris du schématisme, quitte à complexifier par la suite le schéma en fonction des situations réelles, ne permet-on pas à cet outil d’interprétation de la réalité d’être plus facilement appropriable par les principaux intéressés ?

 


Les ONG dans le champ du développement rural

 

Comment situer les ONG dans cette esquisse de champ du développement ? Comment s’y retrouver dans la diversité des ONG de développement ? En reprenant les deux grandes catégories de capital (économique et savoir), on peut tenter d’appliquer ce schéma interprétatif qu’est le champ du développement.

 

Au Nord, certaines ONG, dotées de fonds propres importants (les ONG confessionnelles par exemple) ont une logique de fonctionnement qui se rapproche de celle des bailleurs de fonds. Même si elles peuvent avoir recours à des cofinancements publics pour démultiplier leurs moyens, leur volant d’autofinancement signe leur relative indépendance politique qui les place dans une position dominante par rapport à des ONG plus dépendantes des fonds publics. D'autres ONG, moins bien dotées en fonds propres, se spécialisent dans un domaine technique précis, renforçant ainsi leur capital de savoir (ou de savoir-faire en l’occurrence) et parviennent ainsi à occuper une place privilégiée dans le champ du développement. Ces ONG « professionnelles », par leur stratégie de capitalisation de savoir-faire, rentrent alors en concurrence plus directe avec des bureaux d’étude dont la position dans le champ du développement tiens en grande partie à la reconnaissance d’un savoir-faire technique, d’une expertise propre. Ainsi, la lutte entre spécialistes du développement, souvent arbitrée par les bailleurs de fonds, inclus de plus en plus d’ONG qui, ne pouvant espérer drainer une partie de la manne de la collecte privée, sont obligées de faire valoir leur expérience, autrement dit de tenter de transformer en « savoir reconnu » un capital souvent hétérogène et disparate d’expériences de terrain.

 

Pouvant se répartir sur un axe fictif bailleurs/opérateurs, les ONG professionnelles du Nord tissent de fait des relations complexes et ambiguës avec les agences d’aide et les opérateurs traditionnels. Jalouses de leur autonomie, elles ne peuvent cependant pas s’affranchir durablement d’une position de dépendance plus ou moins grande vis-à-vis des agences d’aide qui d’ailleurs savent reprendre et s’approprier une partie de leur discours pour mieux asseoir leur position dominante dans le champ du développement. Par rapport aux opérateurs traditionnels, pourvoyeurs de savoir-faire et d’expertise, ces ONG revendiquent aussi leur part de savoir en valorisant de diverses manières leur expériences (publications, expertise de leurs cadres,...). Elles s’engagent ainsi de manière plus directe dans la compétition de plus en plus rude pour la captation de la rente que constitue la gestion d’une portion de l’Aide Publique au Développement (APD).

 

Mais le champ du développement n’est pas un univers clos. L’apparition de nouveaux acteurs (syndicats, organisations professionnelles, collectivités territoriales menant des activités en coopération internationale) obligent les ONG à actualiser leur stratégie et défendre leur position dans le champ du développement. Si elles pouvaient assez légitimement revendiquer il y a quelques décennies la représentation de la société civile, les ONG se trouvent directement concurrencées par ces nouveaux venants qui, par leur légitimité élective ou socio-professionnelle, se positionnent en force dans le champ du développement en captant une part croissante de la gestion de l’APD.

Prises dans ce triangle d’oppositions entre les agences d’aides, les bureaux d’étude et les acteurs socio-professionnels et politiques de la coopération internationale, les ONG du Nord semblent prisent dans un étau que les multiples et difficiles tentatives de coordination ne semble pas pouvoir desserrer. Ne survivent-elles pas du fait de l’incapacité actuelles des agences d’aides de mettre en place des dispositifs de coopération directe avec les populations de base ? Quels liens tissent les ONG du Nord avec celle du Sud dans leur stratégie ?

 

ONG du Nord et du Sud : des rapports ambigus

 

En Afrique sub-saharienne, mis à part quelques exemples notoires, la multiplication des ONG est un phénomène récent. Dans beaucoup de situations, les jeunes ONG se retrouvent objectivement en position de concurrence avec les administrations locales habituées jusqu’alors à gérer les actions de développement. En accroissant leur capital économique et leur capital de savoir, par leur expérience acquise sur le terrain mais parfois aussi par mimétisme sémantique des modes en vigueur dans le champ du développement3 , elles s’affirment souvent comme le passage obligé entre le bailleur de fonds et les populations de base. Pourtant, leur survie institutionnelle dépend beaucoup de leur possibilité de tisser des liens de partenariat durables avec des institutions du Nord, souvent des ONG, ou de plus en plus souvent directement avec les agences locales des bailleurs de fonds.

 

L’apparente symbiose entre l’ONG du Nord et celle du Sud n’est pourtant pas exempte de contradiction. Pour l’ONG du Nord, le partenaire du Sud est une ressource de légitimité considérable, sorte de garant de la bonne utilisation des fonds par rapport aux donateurs. L’importance de cette dépendance se mesure bien à la difficile remise en cause de ces partenariats ou chacun y trouve son compte. Pourtant, les relations sont inégales : l’ONG du Nord, lors de la visite d’un représentant de l’ONG du Sud au Nord, lui organise souvent un programme très chargé, lui rendant difficile toute prise de contact directe avec des bailleurs de fonds qui signerait une émancipation de l’ONG du Sud. En jouant à la fois sur un capital économique plus important mais aussi sur un capital de savoir mieux reconnu, l’ONG du Nord maintien sa domination sur l’ONG du Sud qu’elle confine à des actions subalterne d’exécution.

 

Les ONG du Sud ne sont pas seules face à l’administration : elles se trouvent aussi en relation avec de nouveaux acteurs issus de la société civile (organisations paysannes, groupements villageois, collectivités locales,...). Face à ces organisations, elles cherchent à maintenir leurs positions en mobilisant leur capital économique ou de savoir pour continuer à être perçues comme indispensable. Comme les ONG du Nord, elles sont soumises à des pressions croissantes qui les obligent souvent à évoluer vers un statut de prestataire de services auprès des organisations représentatives de la population.

Mal à l’aise dans cette nouvelle position plus délicate, elles tentent de freiner et maîtriser cette évolution, comme les bureaux d’étude prestataires de services du Nord d’ailleurs, en s’opposant à l’établissement d’une trop grande concurrence sur le marché de la prestation de service.

 

Rarement dominantes dans le champ du développement, les ONG du Nord développent des liens de clientélisme avec des organismes du Sud qui leur servent à mettre en œuvre leurs actions et à légitimer leur place dans le champ du développement. Les alliances traditionnelles ONG du Nord/ONG du Sud semblent malmenées dans certaines situations : la pression pour des pratiques de coopération plus directes entre bailleurs de fonds et représentants organisés des sociétés civiles du Sud tend à faire évoluer les ONG, du Nord comme du Sud, vers des fonctions de prestataires de services, autrement plus exigeantes en terme de professionnalisme. Cette mutation n’atteint pas les nombreuses petites ONG qui poursuivent leurs actions bilatérales avec des partenaires locaux dans les pays du Sud mais plutôt les moyennes ou grosses ONG qui éprouvent plus de difficultés pour renforcer durablement leur capital économique.

 

Essai de lecture du mouvement des ONG dans sa complexité sociologique, institutionnelle et historique, ces quelques réflexions n’ont pas le statut de résultats d’une recherche. Fruits d’observations issues d’une expérience professionnelle en lien avec des représentants des principales catégories d’acteurs cités, ces quelques idées sont plus à considérer comme des pistes de réflexion, des supports à débats et des éléments d’interprétation d’un milieu, celui du développement, qui, bien qu’il fonde sa légitimité sur l’humanisme et l’action désintéressée, n’en semble pas moins régi, comme d’autres champs, à des règles de fonctionnement où les intérêts directs des principaux acteurs sont d’autant plus moteurs qu’ils n’apparaissent pas au grand jour. Si la solidarité et l’action concertée sont souvent les maîtres-mots du discours des ONG, elles n’en restent pas moins le plus souvent absorbées dans des actions visant avant tout leur survie institutionnelle dans un champ qui leur laisse de moins en moins d’espace.

 


 

 

Bibliographie

 

 

Bailey (F.G.), Les règles du jeu politique,  PUF, 1971, 249 pages.

Bierschenk (Thomas) Ed., Les effets socio-politiques de la démocratisation en milieu rural au Bénin, Université de Hohenheim (Stuttgart), 1994, 2 tomes.

Bourdieu (Pierre), « La cause de la science », in Actes de la recherche en sciences sociales  n°106-107,  mars 1995,  8 pages.

Bourdieu (Pierre) et Wacquant (Loïc J.D.), Réponses : pour une anthropologie réflexive, Seuil, 1992, 267 pages.

Long (Norman), « Du paradigme perdu au pragadigme... retrouvé ? Pour une sociologie du développement orientée vers les acteurs », in Bulletin de l’APAD n°7 de juillet 1994, 24 pages.

Merrien (François-Xavier), « Etat et politiques sociales : contribution à une théorie "néo-institutionnaliste" », in Sociologie du travail, 3/1990, 30 pages.

Ndione (Emmanuel Seyni) dir., Réinventer le présent : quelques jalons pour l'action, Enda graf sahel, Dakar, 1994, 131 pages.

Olivier de Sardan (Jean-Pierre), « Le développement rural comme champ politique local », in Bulletin de l'APAD n°6 de décembre 1993.

Olivier de Sardan (Jean-Pierre) et Bierschenk (Thomas), « Les courtiers du développement », in Bulletin de l'APAD n°6 de décembre 1993.



2 Etude menée en 1994 par trois stagiaires avec la collaboration du réseau GAO, Solagral, AFDI  et VSF.

3Développement participatif, endogène, autopromotion à la base, diagnostic participatif, professionnalisation... sont autant de termes que l’on retrouve de manière insistante dans les projets proposés par les ONG. Ils masquent parfois une certaine vacuité dans les idées et les actions envisagées qui elles, restent souvent assez classiques.

 

Par Denis Pesche - Publié dans : Coopération au développement
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Mercredi 21 juin 2006

Mali : les semences de l’avenir


Denis Pesche - Article paru dans "Agriculture and Rural Development", Vol 11, n°1/2004

Depuis près de 10 ans, des agriculteurs maliens s’organisent pour affronter leurs problèmes, faire reconnaître leur métier et défendre leurs intérêts. La naissance d’un mouvement paysan au Mali s’est faite sur la base d’actions concrètes qui apportent un service aux agriculteurs. Exemple d’une organisation paysanne nationale engagées depuis plus de trois ans dans l’action technique.

 

A Bamako, au siège de l’Association des Organisations Paysannes Professionnelles du Mali (AOPP), huit agriculteurs de la commission céréales discutent depuis plus d’une demi heure sur la façon dont ils vont pouvoir acheminer 400 kg de semences améliorées d’arachide dans la région de Koulikoro : le temps presse, les semis sont pour bientôt et, sans moyens de transport, les producteurs doivent user d’ingéniosité pour faire parvenir cette précieuse cargaison à leurs collègues qui vont se lancer dans la production de semences certifiées. Finalement, le lendemain, une solution est trouvé : Jean Coulibaly, le président de l’AOPP, a réussi à mobiliser un véhicule pour ce transport. Cette année, l’AOPP a décidé de se lancer dans la production de semences certifiées de sorgho, de maïs et d’arachide. En effet, le désengagement de l’Etat et de ses services semenciers a considérablement réduit la quantité de semences disponible sur le marché. Aujourd’hui, seule la recherche peut fournir des semences certifiées mais en très faible quantité. L’enjeu pour les organisations paysannes est de produire elles-mêmes les semences pour combler le vide dans ce domaine et surtout rendre service à leurs membres qui sont très demandeurs.

 

Depuis trois ans, l’AOPP a réalisé un travail de formation et d’essai paysans pour démontrer l’importance de l’usage de semences certifiées combiné à l’utilisation de compost. Plus de 4 500 agriculteurs ont été sensibilisés à ces techniques dans plusieurs régions du pays. Le compost préparé sur l’exploitation permet de remplacer avantageusement l’utilisation d’engrais chimiques. Son apport enrichit le sol et facilite la rétention d’humidité. Les fosses à compost sont placés près des parcelles pour limiter le transport lors de l’épandage. Mis avant le labour, sur les parcelles destinées aux  céréales, le compost permet aussi de limiter les mauvaises herbes en détruisant leurs graines par fermentation, explique Mady Sidibé, le jeune technicien recruté par la commission céréales depuis mars 2002 avec un soutien de l’AFDI. .

 

Cette expérience de production de semence par l’AOPP est un défi. Pour la première fois, des agriculteurs se lancent seuls dans cette activité. Ils ont pour cela développé des contacts avec les services techniques et la recherche. Avec les premiers, ils devront collaborer pour assurer la certification des semences produites : le débat est vif sur ce sujet au sein de la commission céréales. En effet, les services de l’Etat demandent une rétribution pour certifier les semences des producteurs : est-ce normal de la part d’un service public ? Côté recherche, les relations sont meilleures : un cadre de l’ICRISAT vient de passer l’après-midi avec la commission céréales pour présenter la méthode de tests variétaux de semences améliorée et la façon d’organiser la production de semences certifiées à partir de semences souches. La discussion va bon train entre le chercheur et les producteurs. Le premier insiste sur l’importance d’avoir recours à un spécialiste des maladies végétales et des parasites pour s’assurer que les semences produites sont saines. Ces compétences peuvent-elles être maîtrisées par les producteurs ? Avec des formations appropriées, c’est possible répond le chercheur.

 

Comment l’AOPP en est arrivé là ? Qu’est-ce qui a motivé les producteurs à tester eux-même des variétés améliorer pour se lancer maintenant dans la production de semences ? Petit retour en arrière.

 

Il y a quelques années, au moment d’une discussion sur la fixation des taxes d’importation des céréales et leur conséquence pour les producteurs de l’ensemble du pays, l’AOPP s’est aperçue qu’il n’était pas du tout évident pour les producteurs de voir l’intérêt de travailler ensemble, lorsqu’on produit du riz dans le Mandé ou à l’Office du Niger. Le premier travail a donc été réfléchir sur ce qu’est une filière. L’AOPP a réuni à Ségou en janvier 1997 une soixantaine de délégués d’OP qui se sont divisés en deux groupes, d’un coté les producteurs de céréales sèches et de l’autre les producteurs de riz. Chacun a expliqué aux autres comment il cultivait ses céréales. Ensuite on a parlé de comment on utilisait ces céréales et c’est ainsi que la notion de filière a été bien comprise : un participant disait que chez lui la filière était très courte puisqu’il produisait et consommait tout !

 

Les organisations paysannes présentes ont ensuite décidé de continuer à partager leurs expériences en allant ensemble sur le terrain les uns à Niono pour le riz et les autres au pays Dogon pour le mil. Ils ont confié l’organisation de ces ateliers à un petit groupe de huit personnes qui est ensuite devenu la commission céréales lors de l’assemblée générale de l’AOPP en mars 1997.

 

L’Afdi[1] Meurthe et Moselle, qui accompagnait certaines OP maliennes a décidé de soutenir cette initiative. Un petit groupe de paysans lorrain ayant des responsabilités dans la filière céréales décide alors de suivre les activités de cette nouvelles commission de producteurs maliens. La jeune commission céréale de l’AOPP retient comme thèmes de travail, la fumure organique, l’utilisation de semences améliorées, la commercialisation, l’équipement et le crédit.

 

En février 1998, l’AOPP élabore un programme de formation sur le compostage et les semences améliorées en donnant à ses membres intéressés les moyens et la méthode pour organiser cette formation, chacune à son niveau avec des techniciens de leur zone. Les échanges avec les paysans lorrains ont convaincu l’AOPP de compléter les formations par la mise en place d’essais chez les paysans. En 1999, des fiches de suivi des essais sont élaborées et les responsables paysans maliens négocient la disponibilité des semences avec les services semenciers. Depuis mars 2000, une formation sur le calcul de surface a été introduite pour pouvoir mieux comparer les rendements.

 

La démarche de l’AOPP intéresse des ONG mais aussi la recherche malienne et le CIRAD. Plusieurs collaborations sont établies, sous la responsabilité de la commissio céréale.

 

Faliry Boli, producteur de riz et secrétaire général de l’AOPP estime que son organisation est en train de prendre un virage en se lançant dans la production de semences. Cette activité importante nécessite l’acquisition de savoir-faire qui demandent des collaborations avec la recherche et d’autres services techniques. A travers cet engagement des producteurs, se posent des questions très concrètes sur la restructuration des services agricoles à l’avenir (qui va faire quoi et à quelles conditions) : c’est l’occasion d’affirmer l’AOPP comme force de propositions dans ce domaine, sur la base d’une expérience concrète de plus de trois ans.

 

 

Encadré

Portrait de l’AOPP

 

Courant 1993, après plusieurs rencontres dans différentes régions du Mali, une vingtaine d’organisations paysannes (OP) se retrouvent à Bamako pour créer la « commission paysanne ». La plupart d’entre-elles ont des relations de partenariat avec des agriculteurs français, membres de l’AFDI. Cette commission paysanne organise fin 1993 un atelier sous-régional sur les banques de céréales. Plusieurs ateliers régionaux réuniront ensuite des paysans maliens sur les thèmes de la décentralisation, de la gestion de terroirs, de la commercialisation. Toutes ces rencontres ont été le point de départ du travail en commun et l’émergence d’une force, d’une volonté de s’affirmer. La commission paysanne devient l’Association des organisations professionnelles paysannes (AOPP) en septembre 1995. Elle rassemble alors 21 OP, de taille diverses, réparties dans la plupart des régions du Mali. Aujourd’hui, elle compte 80 OP membres.

L’AOPP a pour ambition de créer un cadre d’échange et de confiance entre les OP afin de changer les relations entre les paysans et les services techniques mais aussi pour défendre l’intérêt des paysans dans la mise en œuvre des politiques agricoles, économiques et sociales du pays. Un intense travail de rencontres paysannes permet de lancer plusieurs activités dans le domaine de l’action technique, de la formation, de la réflexion sur la filière coton.

Elle bénéficie de financements de la coopération française, sous forme d’un fonds d’appui que des représentants des paysans gèrent eux-mêmes définition des critères d’utilisation, décision d’octroi, évaluation). Ce fonds ne bénéficie pas seulement aux organisations membres de l’AOPP mais aussi à d’autres, comme certaines Chambres régionales d’agricultures. La gestion de ce fonds par les producteurs leur permet un apprentissage concret et progressif dans le domaine de la gestion financière. C’est aussi l’occasion pour les responsables paysans de renforcer leur capacité à programmer, conduire et évaluer des activités diverses : organisation de rencontre, voyages d’étude, essais techniques, formation à la gestion, formation de responsables paysans. Cet appui complète le travail d’accompagnement réalisé par l’AFDI depuis l’origine avec de nombreux échanges entre agriculteurs maliens et français.

Des commissions de travail permettent à l’AOPP de faire un travail de fond sur plusieurs thèmes : la formation, les céréales, le coton, les fruits et légumes, l’élevage. Récemment, un nouvelle commission a été mise en place pour travailler sur l’information et la communication. Elle commence à être reconnue par les autorités maliennes mais les relations sont parfois tendues avec les Chambres d’agricultures qui cherchent à occuper la place centrale dans les débats et la mise en œuvre des programmes d’appui au secteur agricole et rural.

 

En janvier 2002, l’AOPP loue un nouveau local à Bamako qui hébergent son équipe technique (4 personnes) et permet de loger les agriculteurs lors de leur passage à la capitale. Après un travail de six mois, l’AOPP dispose depuis avril d’un programme triennal (2003/2005) qui résume ses ambitions et les activités qu’elle entend développer pour les atteindre.

Depuis plusieurs années, l’AOPP est régulièrement sollicitée pour donner son point de vue sur les questions paysannes, pour participer à des séminaires internationaux. Elle est membre du ROPPA depuis sa création en juillet 2000.

 



[1] Agriculteurs français et développement international.

Par Denis Pesche - Publié dans : Organisations paysannes
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