Après un rapide rappel historique de la notion de professionnalisation de l’agriculture, issue des milieux de la coopération française, cet article propose quelques éléments pour illustrer la mise en œuvre de cette idée, son articulation avec l’ambition plus large de renforcement des organisations de producteurs et évoque enfin des limites communes à ces approches en générale conçues depuis les pays du Nord ainsi que quelques enjeux pour le futur.
Le mot professionnalisation renvoie au sens large de renforcement des capacités et en cela peut faire l’unanimité. Parler de professionnalisation évoque un processus de changement où l’on part d’une situation pour tendre vers un autre, considérée comme souhaitable pour le monde rural africain. Derrière ce mot, il y a donc, pour certains, une démarche fondée sur une certaine vision du développement agricole et du rôle des organisations d’agriculteurs dans le développement rural. Nous verrons plus loin quels sont les ingrédients de cette vision.
Principalement véhiculé par l’aide française et quelques organismes français intervenant en coopération, cette démarche est née au début des années 1990 d’une rencontre entre :
§ La coopération française, soucieuse de contribuer à renforcer des organisations paysannes (OP) pour qu’elles puissent jouer un rôle croissant dans les économies agricoles et la définition des politiques en concertation avec les pouvoirs publics.
§ Des personnes proches ou issues du milieu agricole français qui portaient en elles l’héritage du développement du syndicalisme agricole français. S’appuyant dans les années 60 sur la reconnaissance du métier d’agriculteur, pour revaloriser le monde agricole perçu par le reste de la société comme traditionnel et peu ouvert au progrès, le syndicalisme agricole français s’est alors engagé, avec l’appui bienveillant des pouvoirs publics français, dans la mise en place d’un système de cogestion[1] de la politique agricole nationale.
Dans plusieurs pays d’Afrique[2], des programmes de professionnalisation se sont donné pour objectif d’accompagner les agriculteurs dans la construction de leurs organisation en les plaçant d’emblée dans un cadre de dialogue avec l’Etat. D’une manière générale, ces programmes contribuent à construire (ou soutenir) des organisations d’envergure nationale et susceptibles de négocier et mettre en œuvre des politiques agricoles avec l'Etat. Un des fondements de leur action est de mettre en avant la notion de « métier d’agriculteur », comme clé de toute action : « Avant, on naissait paysan, maintenant on devient agriculteur, en pratiquant un métier qui doit être reconnu par la société ».
Dans la pratique, ces programmes se concrétisent par des moyens favorisant la formation, les échanges paysans, le soutien à des initiatives paysannes et la mise en place de cadre de concertation entre les OP et l'Etat, le tout coordonné localement par des cadres français. Ces actions s’accompagnent aussi souvent d’une implication marquée des agriculteurs français, à travers l’AFDI (Agriculteurs français et développement international), dans le cadre d’échanges avec leurs homologues africains.
L’AFDI facilite l’établissement de liens directs entre agriculteurs africains et français. Elle estime que ces échanges sont au fondement d’une forme originale de coopération qui se distingue des actions classiques de développement conduites par les pouvoirs publics ou les ONG. L’échange entre paysans installe une connivence et s’inscrit dans une durée que l’approche des projets ne permet pas. C’est un levier puissant de développement en provoquant la réflexion et l’analyse comparée des initiatives professionnelles pour déboucher sur l’action. Pour l’AFDI, l’originalité de ces échanges reposent sur quatre éléments :
§ La notion de métier d’agriculteur, comme manière d’affirmer un identité professionnelle et prendre sa place dans la société
§ La ruralité qui fait de l’agriculteur un producteur mais aussi l’habitant d’un terroir
§ L’organisation professionnelle perçue non pas comme une fin en soi mais comme un outil de défense des intérêts des agriculteurs et d’amélioration de leurs conditions de vies
§ L’ambition de cogestion, c’est-à-dire d’instaurer un dialogue permanent entre les agriculteurs et l’Etat pour définir et mettre en œuvre les politiques agricoles.
Extrait de « Contribution de la profession agricole aux assises de la coopération internationale », 1996.
Pour la coopération française, les programmes de professionnalisation sont une des composantes d’un objectif plus large visant à soutenir l’organisation du monde rural en vue :
§ D’intégrer les populations rurales dans le développement économique et social du pays
§ D’améliorer la qualité et l’efficacité des services à l’agriculture en favorisant l’implication des agriculteurs dans la conception et la conduite des dispositifs de services
§ D’accroître l’efficacité des filières agricoles et améliorer le revenu des agriculteurs en favorisant l’implication des agriculteurs dans leur fonctionnement.
§ D’améliorer l’efficacité macro-économiques des politiques agricoles par la prise en compte des points de vue des représentants paysans.
Pour atteindre ces objectifs, la coopération française a conçu les programmes de professionnalisation de l’agriculture évoqués ci-dessus mais aussi d’autres formes d’action engageant des opérateurs plus classiques (bureaux d’étude, ONG) et des actions visant à accompagner les administrations africaines dans la création d’un environnement favorable aux OP, la mise en place de cadres de concertation.
La France n’est pas la seule à utiliser cette notion de professionnalisation de l’agriculture. La FAO en donne la définition suivante :
« L’objectif de la professionnalisation est de donner aux agriculteurs la place qui leur revient dans la société civile, en facilitant leur accès aux circuits économiques et aux marchés dont ils étaient exclus et en intégrant leurs activités à l'ensemble de l'économie. La professionnalisation est un processus de structuration à long terme de la profession agricole comportant:
§ conversion des organisations agricoles à caractère économique, comme les coopératives et les groupements précoopératifs en unités professionnelles, gérées de façon autonome par les agriculteurs et répondant aux critères d'efficacité et de rentabilité;
§ mise en place d'organisations professionnelles d'un nouveau type et dont la mission est de représenter les agriculteurs et de participer en leur nom à l'élaboration et à la mise en œuvre des politiques et des programmes de développement rural.
Dans le cadre des actions de restructuration menées jusqu'à présent, la mise en place de ces organisations s'est traduite par la création, ou par la restructuration lorsqu'elles elles existent déjà, de Chambres d'agriculture. Celles-ci peuvent constituer pour les agriculteurs, un modèle de représentation, un moyen d'expression et un outil de participation »[3]
Mettant en œuvre cette politique dans au moins trois pays (Togo, Mali et Maroc), la FAO affiche clairement la voie à suivre en instituant les Chambres d’agricultures comme le modèle de représentation des agriculteurs.
Perçu au départ comme une mode parmi d’autres, le renforcement des organisations paysannes est à l’évidence devenu un chantier important pour beaucoup d’intervenants en appui au monde rural. D’autres agences d’aide, sans utiliser le mot professionnalisation, s’engagent aussi dans des programmes visant le renforcement des capacités des organisations de producteurs. La Banque Mondiale, l’Union européenne ont développé ces dernières années des programmes spécifiques partageant en grande partie les objectifs évoqués ci-dessus. Toutes ces démarches ont au moins un point commun : elles naissent et sont promues par des intervenants extérieurs et sont mises en œuvre dans des cadres de coopération négociés avec les Etats africains. Elles ont aussi comme point commun de connaître des limites, plus ou moins marquées selon les situations :
§ Une vision trop agricole et donc réductrice du monde rural africain. Même s’ils s’en défendent, les promoteurs de la professionnalisation de l’agriculture prennent peu en compte la diversité des activités existantes en milieu rural et même souvent entre le rural et l’urbain. En valorisant le « métier d’agriculteur », ils sont difficilement à l’écoute des processus identitaires locaux où l’activité agricole n’est pas toujours dominante.
§ Une image idéalisée de l’agriculteur chef d’exploitation qui est parfois en décalage avec la complexité de fonctionnement des exploitations familiales africaines qui combinent plusieurs centres de décision (anciens, femmes, jeunes) et plusieurs logiques d’accumulation et de distribution des revenus. Cette idéalisation de l’agriculteur « véritable » entraîne parfois des jugements illégitimes où des intervenants extérieurs se permettent de questionner la « représentativité » de responsables paysans pourtant mandatés par leurs pairs.
§ Une tendance à se focaliser sur une approche économique à travers les filières de produits agricoles. Cette approche « découpe » la réalité et ne permet pas de s’attaquer à des problèmes de fonds comme le foncier, les flux migratoires, la diversification des activités en milieu rural ou la gestion des ressources naturelles.
§ Une tendance mal assumée à véhiculer un modèle organisationnel qui pousse à la spécialisation des organisations paysannes dans une logique fonctionnelle (la défense des intérêts avec les syndicat, d’un côté, les organisations économiques de l’autre) sans prendre toujours en compte le rythme propre des organisations existantes ni reconnaître leur potentiel à créer et inventer d’autres formes de représentation que celles que l’on connaît en Europe.
§ La difficile prise en compte, voire l’ignorance, par ces programmes des organisations paysannes fédératives déjà existantes. Jugées abusivement par certains peu représentatives, trop politiques,… ces organisations n’en existent pas moins et leur enracinement en milieu rural ne peut être mis en doute. A la différence d’autres intervenants (Coopération suisse par exemple, mais aussi beaucoup d’ONG d’Europe du Nord) qui ont positionné leurs appuis directement en soutien à des organisations paysannes existantes, les programmes de professionnalisation ont souvent contribué assez directement à l’émergence de nouvelles organisations de type fédératif (ANOPACI en Côte d’Ivoire, AOPP au Mali, Cercle des agriculteurs malgaches à Madagascar).
Depuis le début des années 1990, le paysage institutionnel, politique et économique de l’Afrique a changé. Crée en juillet 2000, le Réseau des organisations paysannes et producteurs agricoles d’Afrique de l’Ouest (ROPPA) fédère des organisations paysannes de 10 pays ouest-africains. Résultat d’un long cheminement, l’existence de ce réseau change la donne. Les conditions d’un véritable dialogue entre agences d’aide, organismes d’appui et organisations paysannes sont maintenant réunies : cette initiative va peu à peu recomposer les formes d’appui conçues et mise en œuvre de l’extérieur en permettant la multiplication d’espaces d’échange et d’analyse comparée entre des responsables paysans de différentes pays, aux histoires contrastées, mais confrontés aux mêmes enjeux : la marginalisation du monde rural dans les politiques nationales et la standardisation croissante des politiques économiques et agricoles selon des critères le plus souvent venus de l’extérieur.
Denis Pesche
Secrétaire exécutif de l’Inter-Réseaux
[1] La cogestion évoque à la fois la participation active à la conception des politiques agricoles mais aussi à leur mise en œuvre sur le terrain. Depuis les années 1960 et dans plusieurs domaines (vulgarisation et conseil agricole, gestion du foncier), les organisations agricoles françaises ont en partie remplacé l’administration dans la gestion de ces politiques.
[2] Madagascar, Bénin, Côte d’Ivoire, Mali, Burkina Faso, Guinée, Cameroun.
[3] FAO, M.T. Nadir, Réforme Agraire ; FAO, 1999 (http://www.fao.org/docrep/x3720t/x3720t07.htm)