Synthèse bibliographique
Forgé dans les années 1980 par des sociologues et des économistes d’écoles de pensées différentes, la notion de capital social connaît depuis quelques années, après avoir été popularisée par des politologues américains, une grande vogue, en particulier dans le monde du développement[1]. De nombreux articles et analyses ont été écrits sur le sujet[2] et cette note vise à en présenter quelques idées essentielles issues d’écrit fondateurs ou de commentaires facilement accessibles. Cette note n’a pas l’ambition de constituer une analyse de plus autour de cette notion adulée et controversée, mais plutôt d’être une invitation à la lecture de texte originaux sur ce thème du capital social.
Trois noms sont en général associés à la notion de capital social : les sociologues Pierre Bourdieu, John S. Coleman et le politologue Robert Putnam. Bien d’autres personnes ont écrit et utilisent cette notion mais ces trois auteurs sont unanimement reconnus comme précurseurs pour avoir utilisé cette notion en la situant dans des corpus théoriques différents et pour répondre à des questions spécifiques.
Trois auteurs, trois sens différents donnés à la notion de capital social
En 1980, Pierre Bourdieu propose la définition suivante[3] : « Le capital social est l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissances et d’inter-reconnaissance ; ou, en d’autres termes, d’appartenance à un groupe, comme ensemble d’agents qui ne sont pas seulement dotés de propriétés communes (susceptibles d’être perçues par l’observateur, par les autres ou par eux-mêmes) mais sont aussi unis par des liaisons permanentes et utiles (…) ». Pour lui, le capital social est à la fois un attribut individuel mais le capital social d’un individu est aussi lié à son appartenance à un groupe. Pierre Bourdieu poursuit en précisant l’importance de la notion de proximité, au sens large : « Ces liaisons sont irréductibles aux relations objectives de proximité dans l’espace physique (géographique) ou même dans l’espace économique et social parce qu’elles sont fondées sur des échanges inséparablement matériels et symboliques dont l’instauration et la perpétuation supposent la re-connaissance de cette proximité ». Pour Bourdieu, la notion de capital social est liée aux autres notions qui constituent les éléments de sa théorie des champs « le volume de capital social que possède un agent particulier dépend donc de l’étendue du réseau des liaisons qu’il peut effectivement mobiliser et du volume du capital (économique, culturel ou symbolique) possédé en propre par chacun de ceux auxquels il est lié ». Pierre Bourdieu utilise la notion de capital social comme complémentaire de celles de capital économique et capital culturel : elle lui permet d’expliquer pourquoi certains individus, a priori identiquement dotés en capital économique et/ou culturel, peuvent en tirer un profit très différent, en mobilisant leurs « relations ». Pour lui, le capital social ne fait que redoubler les effets de domination imputables aux autres formes de capitaux, économique et culturel[4].
Pour Bourdieu, « les profits que procure l’appartenance à un groupe sont au fondement de la solidarité qui les rend possibles » : certains groupes assurent une concentration de capital social (comme les clubs sélects, par exemple). Selon lui, « l’existence d’un réseau de liaisons n’est pas un donné naturel, ni même un « donné social » constitué une fois pour toute (…) mais le produit du travail d’instauration et d’entretien qui est nécessaire pour produire et reproduire des liaisons durables et utiles ». Le capital social est donc une notion utile pour comprendre la genèse des groupes, leurs dynamiques, grâce à l’alchimie de l’échange : « l’échange transforme les chose échangées en signes de reconnaissance mutuelle et la reconnaissance de l’appartenance au groupe qu’elle implique, produit le groupe et détermine du même coup les limites du groupe, c’est-à-dire les limites au-delà desquelles l’échange constitutif ne peut avoir lieu ». Pierre Bourdieu relie cette notion de capital social aux mécanismes de délégation au sein des groupes et de représentation : la nomination de représentants permet de « concentrer entre les mains d’un agent singulier la totalité du capital social qui fonde l’existence du groupe (famille, nation mais aussi association, parti) ». « Les groupes institués délèguent leur capital social à tous leurs membres mais à des degrés très inégaux ». Mais finalement, Pierre Bourdieu utilisera assez peu cette notion qu’il a introduite dans les sciences sociales et le numéro spécial des Actes de recherche en sciences sociales qu’il y consacre en 1980 sera le seul écrit concentrant des analyses autour de cette notion.
Quelques années plus tard, un sociologue américain, John S. Coleman, s’intéresse à la manière dont le capital humain peut se développer chez l’individu. Pour John S. Coleman, les sciences sociales sont partagées entre, d’un côté, un courant « sociologique » qui voit les acteurs comme le produit d’une socialisation et mus par des normes, des règles et des obligations et, d’un autre côté, un courant « économiste » qui pensent les acteurs comme ayant des objectifs indépendants cherchant à maximiser l’utilité[5]. John S. Coleman cherche à dépasser ces deux visions en « important les principes de l’action rationnelle des économistes pour l’analyse des systèmes sociaux » : le capital social est pour lui un outil au service de cette finalité. Pour lui, le capital social est avant tout défini par sa fonction : « Ce n’est pas une entité simple mais une variété de choses avec deux éléments en commun : tous ont un lien avec des aspects de la structure sociale, et ils facilitent certaines actions des acteurs - individus ou organisations – au sein des structures. Comme les autres formes de capital, le capital social est productif et rend possible la réalisation de certains fins qui n’aurait pas été possible sans son existence ». John S. Coleman situe l’utilisation qu’il fait du capital social dans la lignée des progrès de la science économique avec l’introduction de la notion de capital humain : le capital physique est tangible, incarné dans des formes matérielles observables (machines, outils,…), le capital humain est moins tangible (ce sont les compétences et les connaissances acquises par l’individu) et le capital social l’est encore moins dans la mesure où il est lié aux relations entre les individus. Mais ces trois formes de capital contribuent chacune à faciliter l’activité productive : un groupe au sein duquel règnent loyauté et confiance accomplira plus de choses qu’un groupe qui en est moins doté. Pour comprendre en quoi les relations sociales peuvent constituer un capital utile pour les individus, John S. Coleman explore les différentes formes que peut prendre le capital social : pour lui, le capital social peut être constitué de dettes et obligations d’un individu envers d’autres qui lui ont rendu des services (avec leur opposé, les attentes) mais peut aussi être une manière d’accéder à de l’information ou alors il peut s’incarner dans des normes rendues effectives par des sanctions.
John S. Coleman s’intéresse plus particulièrement aux questions d’éducation et cherche à comprendre comment le capital social, au sein de la famille comme de la communauté, peut jouer un rôle dans la création de capital humain pour les nouvelles générations. Il cherche aussi à déterminer si le capital social est un bien public : pour lui, le capital financier et humain sont principalement privés car ils bénéficient avant tout à ceux qui l’ont accumulé alors que certaines formes de capital social peuvent être considérées comme un bien public dont l’évolution est parfois le sous-produit d’autres activités. En effet, ceux qui produisent du capital social n’en bénéficient qu’en partie alors que la communauté en tire aussi profit. Pour John S. Coleman, le capital social présente cette vertu première de produire de la confiance et, par voie de conséquence, de faciliter les transactions sur les marchés. Capital social et confiance améliorent plus généralement encore la capacité des individus à travailler ensemble et à agir collectivement[6].
S’inspirant des analyses de Coleman, le politologue Robert Putnam va élargir l’usage de la notion de capital social et lui donner une audience auprès d’un vaste public. Cet auteur, se basant sur des travaux cherchant à expliquer le dynamisme économique de l’Italie du Nord, avance l’idée que le capital social peut être attaché à des communautés larges (comme les régions) voire même à des nations. Analysant les différences entre régions italiennes, il émet l’idée que « l’engagement civique », mesuré par une série d’indicateurs, est à la base de meilleures performances sociales, institutionnelles et économiques. Les travaux qui popularisent l’analyse de Robert Putnam concernent la société américaine : dans son ouvrage phare, il développe la thèse du déclin de la société américaine en soulignant la dégradation du capital social qu’il mesure par une estimation de la participation politique, civique, religieuse et syndicale[7]. Pour « mesurer » le capital social, il élabore un indice synthétique qui agglomère 14 indicateurs regroupés en cinq dimensions : la vie organisationnelle de la communauté (associations, clubs,…), l’engagement dans les affaires publiques (participation aux élections, réunions publiques locales), l’engagement bénévole communautaire, la sociabilité informelle (réceptions entre amis) et la confiance sociale (sur bases déclaratives). On verra que cette question de la mesure du capital social sera une des pierres d’achoppement dans l’usage de cette notion par les sciences sociales.
L’autre apport reconnu de Robert Putnam est le fait de distinguer deux formes de capital social : celui qui établit des ponts entre groupes sociaux de nature différente et rend possible la généralisation de bonnes dispositions acquises dans le contexte d’un groupe vers d’autres contextes (capital social bridging ou « lubrifiant » sociologique) et le capital social qui rapproche les individus d’un même groupe (capital social bonding ou « colle » sociologique). En popularisant la notion de capital social, R. Putnam contribuera à l’inscrire dans l’agenda des agences de coopération économique (Banque Mondiale, OCDE) qui vont y consacrer une attention particulière.
Cet engouement des institutions internationales pour la notion de capital social peut être analysé comme l’indice du passage du « Washington consensus » néo-libéral vers des positions pouvant reconnaître le rôle que peuvent jouer les Etats et leurs interventions : avec cette notion, ces institutions cherchent à adopter un visage social après les critiques de l’ajustement structurel[8]. Pour la Banque Mondiale, le capital social fait référence aux institutions, normes et relations qui façonnent la qualité et la quantité des interactions sociales dans une société : il est de plus en plus reconnu que la cohésion sociale est déterminante pour la prospérité économique des sociétés et la durabilité de leur développement. Le capital social n’est pas simplement la somme des institutions qui fondent la société, c’est la « colle » qui les fait tenir ensemble[9].
L’OCDE fonde principalement sa vision du capital social sur les analyses de Robert Putnam. Pour l’OCDE, « le capital social est entendu de diverses façons selon les chercheurs mais dans le rapport, il représente les réseaux, les normes, les valeurs et les ententes qui facilitent la coopération au sein des groupes où entre eux. Il faut le distinguer des dispositifs politiques, institutionnels et juridiques plus formels qui ont un rôle complémentaire dans ce processus. L'importance du capital social dans les sociétés, et l'accès des individus à ce capital, sont souvent mesurés au moyen des taux de participation à divers types d'activités associatives et des niveaux déclarés de confiance »[10].
Une notion reconnue comme féconde mais sujette à de nombreuses critiques
Beaucoup reconnaissent l’utilité de la notion de capital social à plusieurs niveaux : la notion a permis, dans certains cas, de rapprocher économistes et sociologues et peut à se titre être considérée comme une notion féconde dans une logique de travaux interdisciplinaires. Le capital social aurait aussi permis d’intégrer la dimension sociale dans des analyses économiques qui l’ont souvent ignorée.
Mais les critiques concernant la notion de capital social sont aussi nombreuses[11]. On peut en lister quelques-uns qui sont récurrentes :
· Une notion à la définition trop floue et fluctuante.
C’est la critique la plus courante. On reproche au capital social d’être une notion trop vague, dont la définition peut parfois mélanger les ressources échangées dans les relations et la nature des relations elles-mêmes. Avec des définitions larges, la notion de capital social risque d’englober des processus de nature différente et déboucher sur des analyses trop schématiques. En voulant agglomérer des éléments de nature différente (des relations, des sentiments, des biens échangés,…), ne court-on pas le risque de diluer les analyses ?
· Une notion qui recouvre des aspects pris en compte depuis longtemps dans les sciences sociales. Que ce soit chez Alexis de Toqueville (le rôle des associations aux USA), Max Weber (l’analyse des religions) et Emile Durkheim (la problématique de la solidarité, du don,…), la réflexion sur le rôle des réseaux de relation dans le fonctionnement des sociétés n’est pas une chose nouvelle. Ce qu’apporte de nouveau la notion de capital social serait de focaliser sur les effets positifs supposés sur les sociétés et de chercher à articuler ces analyses dans le registre plus large de la notion de capital, en élargissant son usage à des éléments non monétaires.
· Une notion le plus souvent présentée comme bénéfique.
Le capital social est souvent présenté comme étant un facteur forcément positif pour l’amélioration des conditions de vie des individus et pour le bien être des sociétés. Pourtant, on peut montrer facilement que ce qui compose la définition du capital social peut être utilisé pour des fins inavouables (mafias, réseaux criminels,…). Le capital social n’est pas forcément synonyme de civisme.
· Une notion dont la mesure se révèle souvent une entreprise hasardeuse.
Même si les définitions du capital social réunissent en général les mêmes éléments (réseaux, normes, confiance et valeurs partagées), le sens dans lequel elles sont employées diffèrent selon les auteurs et les questions abordées, rendant le capital social difficile à cerner. Cette diversité rend les travaux sur le capital social difficilement comparables. Les thuriféraires du capital social estiment que la difficulté de sa mesure n’est que le reflet du caractère multidimensionnel de la notion.
· Une notion qui ne démontre rien car elle peut induire des raisonnements tautologiques.
Si le capital social est l’émanation d’une structure sociale donnée, il ne peut être constaté que par les effets dans l’usage qu’en ont les acteurs. Mais comme les limites de ce qui constituent le capital social sont souvent floues, les effets du capital social sont aussi en partie ses causes, il y a un risque de circularité dans le raisonnement. La confiance fait-elle partie du capital social ou en est-elle le produit ? Finalement, on a parfois l’impression que certains auteurs cherchent à montrer que des ensembles de personnes qui ont une forte propension à un comportement coopératif (quelle qu’en soit l’origine) ou une forte propension à la confiance atteindront des objectifs communs plus facilement que ceux qui ne sont pas dotés de ces dispositions (cqfd !).
Malgré ces critiques, et en fait grâce à ces critiques, il faut reconnaître le fait que la notion de capital social contribue à alimenter les débats dans les sciences sociales, en particulier dans le domaine de l’action collective, de l’action publique et de la transformation des sociétés. En ce sens, malgré ses faiblesses, cette notion garde une utilité pourvu qu’on l’utilise en précisant le cadre conceptuel et théorique auquel on se rattache. Il faut aussi se garder d’un enthousiasme déplacé qui, chez certains, confère au capital social un pouvoir explicatif démesuré. La notion de capital social est sans doute un outil fécond si on sait l’éprouver aux données empiriques mais peut s’avérer un anesthésiant intellectuel si on en fait un instrument passe partout pour expliquer les défaillances de nos sociétés.
Denis Pesche – CIRAD TERA, septembre 2004.
Documents cités
Ballet J, Guillon R, 2003, Regards croisés sur le capital social, Paris: L'Harmattan, 186 pp.
Bevord A, 2003, "À propos des théories du capital social : du lien social à l’institution politique", in Sociologie du Travail n°45, pp 407-19.
Bourdieu P, 1980, "Le capital social : notes provisoires", in Actes de la Recherche en Sciences Sociales n°31, pp 2-3.
Coleman JS, 1988, "Social Capital in the Creation of Human Capital", in American Journal of Sociology Vol.94 Supplement pp 95-120.
Fine B, 2003, "Social Capital: The Wolrd Bank's Fungible Friend", in Journal of Agrarian Change Vol.3 n°4, pp 586-603.
Méda D, Quelques réflexions sur la notion de "capital social". http://www.place-publique.fr/richesse/meda.html
OCDE, 2001, Du bien-être des nations : le rôle du capital humain et social, OCDE, Paris, 136 pp
Portes A, 1998, "Social Capital : Its Origins and Applications in Modern Sociology", in Annual Revue of Sociology n°24, pp 1-24.
[1] Voir en particulier le site que la Banque Mondiale consacre à cette notion, http://www.worldbank.org/poverty/scapital/index.htm, mais aussi l’OCDE http://www.oecd.org/els/pdfs/EDSMINDOCF003.pdf.
[2] Les articles consacrés au capital social sont au nombre de 20 avant 1981, 109 entre 1991 et 1995 puis 1003 entre 1996 et mars 1999 (Putnam, 2002, cité par Bevord A, 2003, "À propos des théories du capital social : du lien social à l’institution politique", in Sociologie du Travail n°45, pp 407-19.
[3] Les éléments de définition sont issus de Bourdieu P, 1980, "Le capital social : notes provisoires", in Actes de la Recherche en Sciences Sociales n°31, pp 2-3.
[4] Bevord A., 2003.
[5] Sauf précisions contraire, les citations sont extraites de Coleman JS, 1988, "Social Capital in the Creation of Human Capital", in American Journal of Sociology Vol.94 Supplement pp 95-120.
[6] Bevord A., 2003.
[8] Fine B, 2003, "Social Capital: The World Bank's Fungible Friend", in Journal of Agrarian Change Vol.3 n°4, pp 586-603.
[10] OCDE, 2001, Du bien-être des nations : le rôle du capital humain et social, OCDE, Paris, 136 pp
[11] Les critiques retenues sont principalement issues de Bevord A, 2003, "À propos des théories du capital social : du lien social à l’institution politique", in Sociologie du Travail n°45, pp 407-19., de Ballet J, Guillon R, 2003, Regards croisés sur le capital social, Paris: L'Harmattan, 186 pp.et de Portes A, 1998, "Social Capital : Its Origins and Applications in Modern Sociology", in Annual Revue of Sociology n°24, pp 1-24. Voir aussi Méda D, Quelques réflexions sur la notion de "capital social". http://www.place-publique.fr/richesse/meda.html.